12 juillet 2017

Au fil de ses encycliques sur la doctrine sociale, l’Église a établi et consolidé le travail comme élément essentiel de la dignité de tout homme. Le jésuite Pierre Martinot-Lagarde le réinterroge à la lumière de Laudato si’ et en lien avec le cœur de sa proposition, l’écologie intégrale.

Ă€ l’heure oĂą la fonction et le sens du travail reviennent au cĹ“ur du dĂ©bat politique, la lecture de l’encyclique Laudato si’ invite Ă  renouveler la rĂ©flexion : dans le cadre de « l’écologie intĂ©grale Â» qu’elle promeut, le travail participe du soin Ă  donner Ă  la CrĂ©ation et Ă  toute sociĂ©tĂ© humaine. Il fait partie intĂ©grante de la manière dont chacun exerce sa responsabilitĂ© vis-Ă -vis de l’environnement et de la famille humaine. Pour Pierre Martinot-Lagarde[1], cette dimension, implicite dans le texte, donne pleine justification Ă  l’insistance du pape sur le plein emploi. Il en explore cet aspect pour Responsables.

L’éthique du travail, au sens individuel et social, est un bras de levier important de la doctrine sociale. En 1891, la première encyclique place l’accent sur les changements liés pour partie à la révolution industrielle.

Un basculement de civilisation

Près de 125 ans après Rerum Novarum, le contexte a changĂ©. Si le changement climatique est effectivement le point de dĂ©part de la nouvelle encyclique, il fait partie d’un mouvement qui englobe d’autres facteurs : la quatrième rĂ©volution industrielle, l’essor de la technologie, le dĂ©veloppement de la robotisation, la crĂ©ation d’un artefact qui interdit de penser aujourd’hui la nature sans la main de l’homme, l’urbanisation importante, la croissance dĂ©mographique qui fait que dans certains pays, plus de la moitiĂ© de la population a moins de vingt ans. Dès lors, la question du changement climatique n’est pas la partie Ă©mergĂ©e d’un iceberg, elle est partie intĂ©grante d’un basculement de civilisation. Les chocs et les fragmentations des paysages politiques apparaissent dès lors comme les limites, plutĂ´t les limes, d’un monde ancien que l’on ne peut quitter sans deuil et sans douleur.

Le travail objet et sujet de transformation

Dans cette perspective, le travail et l’activitĂ© humaine, ainsi que leurs transformations, ne sont pas simplement les consĂ©quences d’un mouvement qui prendrait racine en amont, ils ont aussi partie liĂ©e avec le changement et la transformation. Dans l’agriculture, dans l’industrie et les services, tout bouge. Dans le meilleur des cas, on pourrait dire que la main de l’homme, et maintenant son cerveau, ont un prolongement Ă©vident. C’est l’interprĂ©tation positive de ce mouvement. En nĂ©gatif, on peut dire aussi, « ils Â» nous ont pris notre force de travail, « ils Â» vont maintenant nous prendre jusqu’à notre cerveau. C’est entre ces deux extrĂŞmes que le pape François nous invite Ă  faire un double choix.

Prendre soin de notre maison commune

Passer de l’extériorité au soin, c’est quitter le bâton de berger, pour prendre le râteau du jardinier, qui prépare la terre, l’ensemence, et fait grandir

D’une part, passer de la domination, de l’extériorité, au soin de ce monde et de notre monde vivant. C’est un changement d’attitude profond. L’évangile joue souvent sur les métaphores, d’un côté celle du pasteur et du berger, de l’autre celle du jardinier et de l’agriculteur. Passer de l’extériorité au soin, c’est quitter le bâton de berger, et ce qu’il peut signifier de toute-puissance sur les bêtes, jusqu’à la vie et la mort, pour prendre le râteau du jardinier, qui prépare la terre, l’ensemence, et fait grandir tout en accueillant l’éveil de la vie. C’est aussi inversement refuser les labours profonds, les engrais et les pesticides, pour privilégier une agriculture plus douce, respectueuse des sols et des espèces et ainsi retrouver dans le travail des champs la douceur du pasteur qui connaît ses brebis et que les brebis connaissent.

La responsabilité de chacun pour tous

Le plein-emploi est pensable si on pense ensemble le soin de la nature et celui de nos sociétés

D’autre part, et c’est un corollaire, il ne peut y avoir de « eux Â» et de « nous Â». La responsabilitĂ© de ce soin de la terre et du monde ne peut ĂŞtre celle d’un petit nombre, qui pense et qui agit, quand d’autres exĂ©cutent et vendent leurs bras et leurs cerveaux, d’un petit nombre qui possède, ordonne et amasse quand d’autres n’ont pas de voix, pas de toit, pas de terre et pas de travail. Les deux dimensions du soin de la nature et du monde et de celui de nos sociĂ©tĂ©s sont coextensives. Elles fonctionnent ensemble. Il ne peut y avoir d’un cĂ´tĂ© ceux qui produisent, dans l’économie soi-disant rĂ©elle, des biens et des services, et donc peuvent consommer librement, alors que d’autres n’ayant pas accès Ă  la production, ne sont que des « parasites Â» qui consomment la richesse et la valeur ajoutĂ©e. Le plein-emploi est pensable si on pense ensemble le soin de la nature et celui de nos sociĂ©tĂ©s.

Réfléchir à notre manière de compter…

Les deux soins, de la nature et de l’homme, doivent ĂŞtre coextensifs dans la valeur qu’on leur attribue dès leur conception jusque dans nos systèmes comptables, dans leur dĂ©veloppement et leur mise en place, et dans leur Ă©valuation. Sur la valeur, il faut rĂ©flĂ©chir Ă  nos cultures : Ă  ces mĂ©tiers que l’on place spontanĂ©ment du cĂ´tĂ© du plus, de l’innovation, de la production, et Ă  ceux que l’on dĂ©valorise car ils sont fortement marquĂ©s par la rĂ©paration d’un dommage comme la gestion des dĂ©chets, et bientĂ´t mĂŞme la santĂ© pour les plus faibles. Il faut rĂ©flĂ©chir Ă  nos manières de compter : qu’est-ce qu’une valeur ajoutĂ©e, un investissement, une dĂ©pense, une externalitĂ© ? De sorte que, au moment d’investir, de faire des choix pour le futur, on en arrive Ă  privilĂ©gier le soin et la prĂ©servation, plutĂ´t que le transitoire ou l’élimination. Et que cela se fasse naturellement.

Accroître les opportunités de travail

On peut se demander dans quels secteurs l’emploi peut et doit se dĂ©velopper : la santĂ©, l’éducation, la transition Ă©nergĂ©tique ; mais aussi comment et sur quels territoires

L’écologie intĂ©grale implique donc une vĂ©ritable conversion qui doit poindre aussi dans le domaine du travail et de l’emploi. Elle pourrait mĂŞme en ĂŞtre un bras de levier important du changement Ă  venir. Aujourd’hui, deux milliards d’individus, de grĂ© ou de force, n’ont pas accès au marchĂ© de l’emploi. 1,5 milliards d’individus ne connaissent que le travail prĂ©caire. Dire, et rĂ©pĂ©ter, qu’un travail dĂ©cent est un Ă©lĂ©ment essentiel Ă  la dignitĂ© de tout homme force Ă  regarder les choses autrement. On peut se demander dans quels secteurs l’emploi peut et doit se dĂ©velopper : la santĂ©, l’éducation, la transition Ă©nergĂ©tique ; mais aussi comment et sur quels territoires on peut faire naĂ®tre et entretenir des dynamiques vertueuses. C’est peut-ĂŞtre en sortant vĂ©ritablement de la logique de la consommation et du dĂ©chet et en mettant dĂ©finitivement l’accent sur le service que l’on sortira aussi de la logique tant disputĂ©e depuis la rĂ©volution industrielle. Celle-ci a trop fait « du travail une marchandise Â»[2], tout en affirmant qu’il ne devait pas l’être. Le travail est un soin, de l’homme et de la nature. Ainsi, la nature aussi ne sera pas une marchandise, et il y aura place pour tous, et pour tout homme.

Pierre Martinot-Lagarde, jésuite, conseiller spécial pour les questions socio-religieuses au Bureau international du Travail à Genève (BIT)


[1] Les opinions exprimées ici sont celles de leur auteur, et ne reflètent pas les positions du Bureau International du Travail.

[2] L’expression figure en nĂ©gatif, « le travail n’est pas une marchandise Â», dans K. Polyani, La grande transformation, dans l’encyclique Quadragesimo anno, et dans la « DĂ©claration de Philadelphie Â» de l’OIT.