Dominique Desjeux
Anthropologue, professeur émérite à la Sorbonne, université Paris Cité
Jeanne Piedallu
Docteure en sociologie, sociologue indépendante
Dominique Desjeux
Anthropologue, professeur émérite à la Sorbonne, université Paris Cité
Jeanne Piedallu
Docteure en sociologie, sociologue indépendante
analyse
Conditions institutionnelles d’insertion des migrants par l’emploi
Une enquête de 2025 renseigne sur les dispositifs d’accompagnement socio-professionnel à destination des publics migrants en France. Décryptage des principaux résultats.
Article publié dans son intégralité sur Consommations — Sociétés.
L’État a progressivement organisé les filières d’accueil des migrants puis de leur formation et de leur insertion dans la société française. Cet accueil se focalise sur les primo-arrivants, les jeunes de moins de 25 ans et ceux qui sont arrivés depuis moins de cinq ans, ainsi que sur le statut de réfugié qui permet de donner aux migrants un statut légal et donc un emploi. Une des justifications de l’organisation du parcours migratoire est en effet la demande de main‑d’œuvre des métiers sous tension comme la restauration, le bâtiment ou l’agriculture
L’enquête que nous avons réalisée auprès d’intervenants dans des dispositifs d’insertion des migrants fait apparaître une grande diversité de dispositifs. Trois grandes familles d’acteurs sont surtout représentées : les organismes de formation, les structures d’insertion par l’activité économique (SIAE) et les organisations de solidarité. Certains dispositifs ne s’adressent qu’aux réfugiés reconnus comme tels, tandis que d’autres accueillent tout migrant légal ou sans titre de séjour.
On distingue trois logiques de dispositifs :
- Initiatives privées autonomes : certaines organisations privées, spécialisées dans la formation des migrants, créent des dispositifs en réponse directe aux besoins qu’elles identifient. Par exemple, la Fabrique Nomade accompagne les artisans migrants pour valoriser leur savoir-faire en France. Ces dispositifs sont créés pour répondre à des objectifs précis, tels que la reconversion professionnelle des migrants dans leur pays d’accueil.
- Mise en œuvre locale de programmes nationaux : des programmes comme HOPE et AGIR sont des initiatives nationales créées par l’État pour répondre à des besoins spécifiques, tels que l’insertion professionnelle des réfugiés ou l’accompagnement global des migrants. Ils sont mis en œuvre localement par des opérateurs publics ou associatifs, qui adaptent ces dispositifs aux besoins de leurs territoires tout en respectant les cadres nationaux.
- Réponse aux appels à projets de l’État : d’autres dispositifs sont développés en réponse à des appels à projets lancés par l’État. C’est le cas du programme Lotus, un projet élaboré à partir de l’expérience du programme HOPE, mais visant à offrir un accompagnement plus poussé. Ces dispositifs naissent d’une opportunité institutionnelle et s’intègrent dans des cadres déjà définis par les politiques publiques.
Des subventions publiques essentielles mais fragiles
La quasi-totalité des dispositifs dépendent de subventions publiques, souvent accordées sur appel à projets pour des durées limitées de cinq ans. Cependant, les subventions ne financent généralement pas la totalité des coûts, ce qui contraint les structures à multiplier les sources de financement. La raréfaction des subventions publiques, dans un contexte politique marqué par un durcissement des politiques migratoires, constitue une menace pour la pérennité de nombreuses associations.
Le recours à des financements privés, tels que ceux des fondations d’entreprises ou d’autres partenaires, permet de diversifier les ressources et d’élargir les perspectives, même si les structures restent largement dépendantes de l’évaluation publique pour le renouvellement de leur financement.
La diversité des sources de financement influe directement sur la capacité des organisations à maintenir leur liberté d’action. Cette quête permanente de financements génère toutefois une forte instabilité et oriente parfois les choix vers ce qui est finançable plutôt que vers ce qui est le plus pertinent, freinant l’innovation. Les structures doivent ainsi naviguer entre les exigences des appels à projets publics et la recherche de partenariats privés pour maintenir un équilibre économique, tout en continuant à répondre aux besoins des publics migrants.
Formation et débouchés professionnels
Avant d’accéder aux dispositifs de formation, les migrants traversent un parcours semé d’obstacles. Les trajets migratoires eux-mêmes peuvent durer plusieurs années (six à huit ans pour certains, avec des passages par des pays de transit). Puis les démarches de régularisation en France peuvent s’étaler sur plus d’un an, durant lequel les droits restent limités.
A leur arrivé en France, les migrants sont parfois en situation de fragilité psychologique ou de déstabilisation par rapport à leurs normes sociales. Le processus d’intégration est d’autant plus complexe qu’ils doivent faire face à une injonction identitaire paradoxale entre une demande de conformité aux normes françaises et un besoin de fidélité à leur identité d’origine. Le deuil identitaire professionnel provoque une crise qui peut être difficile à surmonter. Pour certains leur diplôme n’est pas reconnu. Ils doivent donc repartir dans un emploi à un échelon plus bas ou recommencer des études. D’autres se rendent compte qu’ils ne sont pas faits pour tel ou tel emploi ou qu’ils n’ont pas le niveau.
Ce n’est pas parce qu’on est migrant qu’on n’a pas un passé professionnel. Et ce passé professionnel peut être de très très bonne qualité aussi.
Au cœur du processus d’apprentissage des migrants réside l’adaptation aux méthodes des organisations françaises, l’acceptation de nouvelles normes de travail, la perte de compétences, la confrontation à de nouvelles pratiques pour pouvoir s’intégrer et négocier une nouvelle identité. Tout cela demande, quand c’est possible, de mettre en place des formations spécifiques.
Formation et débouchés professionnels
Les politiques migratoires en France se sont resserrées au fil des années, ciblant principalement les primo-arrivants (moins de cinq ans en France) et les réfugiés statutaires. Ce changement s’explique par la dépendance des dispositifs aux financements publics, majoritairement orientés vers ces catégories. Bien que les financements aient augmenté, ils ne concernent qu’une petite partie de la population migrante, laissant de côté des segments importants. Les publics seniors et irréguliers ne sont souvent pas pris en charge, faute de dispositifs adaptés.
Des plateformes comme réfugiés.info ou la plateforme de l’inclusion facilitent le recrutement dans les dispositifs d’insertion, en fournissant des informations traduites aux migrants ou en centralisant les offres de formation. Mais le recrutement est entravé par des obstacles structurels, tels des prérequis linguistiques trop élevés pour accéder aux formations. La sélection inclut souvent des tests de langue, des entretiens individuels de motivation et parfois des immersions professionnelles courtes, visant à s’assurer que les candidats comprennent bien les conditions de travail et qui permet de réduire le nombre d’abandons lors de la suite du projet de formation. Mais confrontés à des urgences de ressources pour vivre, les désistements de dernière minute peuvent arriver lorsqu’une opportunité d’emploi se présente, même précaire.
Entre urgence de l’emploi et insertion durable
Certains dispositifs d’accompagnement des réfugiés vers l’emploi se concentrent sur des métiers en tension, c’est-à-dire des secteurs qui peinent à recruter : le bâtiment, la restauration, l’aide aux personnes, le paysagisme, etc. La formation technique y souvent organisée en alternance avec des entreprises partenaires (Auchan, Veolia, Bouygues, etc.). L’enjeu majeur consiste à délivrer des qualifications qui peuvent être valorisables sur l’ensemble du marché du travail, et non seulement adaptées à un seul employeur.
Les intervenants des dispositifs d’insertion soulignent une tension structurelle : les employeurs recherchent une main‑d’œuvre bon marché et flexible, tandis que les dispositifs d’insertion s’efforcent de placer des personnes dans des emplois stables et correctement rémunérés. En arrière-plan, le discours social négatif sur l’immigration pèse sur les intervenants, qui expriment une certaine lassitude face à la stigmatisation des publics qu’ils accompagnent.
Il est nécessaire de former les entreprises en s’appuyant sur des partenaires qui réalisent un travail de sensibilisation des acteurs privés sur le statut de réfugié, tout en valorisant auprès des employeurs la formation à la citoyenneté pour les réfugiés comme valeur ajoutée à la formation. Il est indispensable de travailler un argumentaire pour convaincre les entreprises de travailler avec les publics migrants, soit en termes humain ou interculturel, soit en les informant sur les dispositifs de financement.
Le parcours d’insertion professionnelle des migrants doit être progressif, selon les responsables des dispositifs d’accompagnement, débutant par des cours de langue orientés vers le métier, puis une formation technique, avant une entrée sur le marché du travail. Ce processus permet aux migrants d’acquérir les compétences nécessaires tout en leur offrant une flexibilité dans le choix de leur trajectoire professionnelle, évitant ainsi des emplois précaires.
L’importance d’un accompagnement global par des professionnels
Les organismes d’insertion doivent apprendre à gérer une double contrainte, celle d’un parcours d’insertion de qualité trop onéreux — qui risque de ne pas perdurer — et un dispositif trop court pour lever tous les freins de publics marginalisés par un parcours de rue et une méconnaissance de la langue. D’un côté, les publics accompagnés doivent gérer un grand nombre de problématiques personnelles et professionnelles lors de leur arrivée. De l’autre, les dispositifs sont trop contraints par des temps courts qui ne leur laissent pas le temps de gérer l’ensemble de ces problématiques.
Une solution est de proposer un accompagnement global des salariés avec des formations techniques, des cours de français, de mathématiques, de yoga, un suivi socio-professionnel. Grâce à l’accompagnement socio-professionnel, il s’agit non seulement d’aider à rédiger un CV ou préparer un entretien, mais aussi de lever les « freins périphériques » : logement, garde d’enfants, mobilité, démarches administratives, santé physique, santé mentale, etc. Certains dispositifs proposent des activités complémentaires comme le yoga par exemple. Ces initiatives visent à éviter les ruptures de parcours et à préparer une intégration durable.
La professionnalisation des encadrants est également indispensable afin qu’ils puissent mieux accompagner des publics fragilisés par des traumatismes migratoires. Cela requiert des compétences spécifiques en interculturalité, en conduite d’entretiens ou en gestion émotionnelle. Des dispositifs de soutien aux équipes (analyse de pratiques, formations continues) sont mis en place pour prévenir leur épuisement professionnel.
En fin de compte, l’accompagnement doit être global et continu, de l’entrée dans le dispositif jusqu’à l’insertion durable en emploi, en intégrant la résolution des problèmes logistiques du quotidien. Il convient également de qualifier les migrants à l’issue des formations, afin de ne pas les enfermer dans une dépendance à un seul employeur ou à un seul secteur.
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Cette étude est réalisée à la demande de Vincent Besse, directeur de la Recherche de Domicile et Compétences et de Abdia Touahria-Gaillard, responsable de la recherche et des partenariats scientifiques de l’observatoire de l’emploi à domicile (FEPEM).


