Jacques-Benoît Rauscher

Frère dominicain, enseignant en théologie morale à l’Université catholique de Lyon

Jacques-Benoît Rauscher

Frère dominicain, enseignant en théologie morale à l’Université catholique de Lyon

Publié le : 22/06/2026

9 minutes

point de vue

Accueil de l’étranger : et si on en parlait en s’inspirant de la Bible ?

En dépit de nombreux rappels du pape François et de tous ses prédécesseurs récents, la question de l’accueil de l’étranger est une question qui divise profondément les catholiques. Le frère dominicain Jacques-Benoît Rauscher nous livre son analyse.

La plupart des enquêtes d’opinion montrent que les catholiques pratiquants sont plus rétifs que l’ensemble des Français à accepter l’accueil des étrangers [1]. Plus précisément, des analyses ont montré que la population catholique se répartit en différentes catégories par rapport à cette question de l’accueil de l’étranger. Si certains mettent en avant la nécessité de fermer le plus possible les frontières pour préserver l’identité culturelle de la France, d’autres manifestent simplement leur inquiétude à l’égard de l’immigration qu’ils estiment incontrôlée.

Certains catholiques se disent, quant à eux, ouverts à un accueil pour deux raisons principales : des raisons économiques (il s’agit d’aller dans le sens de la mondialisation et de procurer à notre pays une main‑d’œuvre, dont dont il a besoin) ou pour des raisons liées à l’ouverture culturelle (une culture se renouvelle par l’intégration de personne, issue d’autres horizons).

Dans ce climat de tension, il nous paraît bon de revenir à la Bible et à la longue Tradition chrétienne pour regarder ce qu’elle nous dit sur cette question de l’accueil de l’étranger. De fait, on peut tirer de l’Ancien comme du Nouveau Testament, quatre figures types d’étrangers. Trois d’entre elles sont positives et favorables à l’accueil. L’une est plus prudente face à un accueil inconditionnel. La pensée chrétienne ne nous donne pas, en effet, un mode d’emploi prêt à être appliqué. Elle présente des tensions — parfois très humaines — pour ouvrir un espace de discussion et de débats.

La pensée chrétienne présente des tensions — parfois très humaines — pour ouvrir un espace de discussion et de débats

La figure de l’étranger pauvre

La première de ces figures est celle que l’on pourrait qualifier d’« étranger-pauvre ». Cette figure rappelle que l’étranger est d’abord à accueillir pour des raisons économiques. L’étranger est celui qui est privé de ressource, qui a dû fuir son pays et qui ne bénéficie pas des réseaux de protection liés à sa famille. Dieu, lui-même, assure qu’il interviendra en faveur de l’étranger qui crierait vers lui (Ex 22,20–23).

Face à cette catégorie d’étranger, la Bible prône un accueil inconditionnel. Les papes ont cherché à défendre depuis longtemps l’étranger pauvre. On se souvient du geste du pape François lors d’un de ses premiers déplacement en 2013 sur l’île de Lampedusa ou encore de son voyage à Marseille en 2024 ; il y avait dénoncé la « mondialisation de l’indifférence » à l’égard des migrants morts en mer.

Mais l’Église est une des plus vieilles institutions à prendre en considération le sort des migrants depuis le début de l’ère industrielle. Déjà en 1888, le pape Léon XIII s’inquiétait des conditions de vie de ces derniers [2] et avait même poussé une jeune italienne (la future Sainte Françoise-Xavière Cabrini) à fonder une congrégation de religieuses pour s’en occuper spécifiquement.

La figure de l’étranger riche

La Bible et la Tradition chrétienne connaissent une deuxième figure d’étranger. C’est celle que l’on pourrait qualifier d’ « étranger riche ». Cette figure souligne combien accueillir l’étranger enrichit, économiquement, mais aussi culturellement les peuples qui s’y sont ouverts. Cela se manifeste même sur le plan de la foi.

Accueillir l’étranger enrichit, économiquement, mais aussi culturellement les peuples qui s’y sont ouverts

On voit déjà dans l’Ancien testament (et cette thématique sera beaucoup reprise dans le Nouveau), que le croyant doit être attentif à la manière dont Dieu peut parler à son Peuple à travers des étrangers. On peut penser à Jethro, un prêtre étranger et beau-père de Moïse qui prodigue des conseils à ce dernier (Ex 18,13–27) ou à Ruth, l’ancêtre du Christ, qui est étrangère au Peuple élu mais intégrée à la généalogie du Messie.

Le pape François a mis en particulier en avant cette figure d’étranger riche. S’inspirant d’un courant latinoaméricain, appelé la théologie du peuple, il a souligné l’importance pour une culture de se renouveler par l’intégration de populations étrangères. Il a aussi mentionné combien des personnes issues d’autres religions étaient susceptibles de faire redécouvrir aux croyants chrétiens les fondements même de leur foi.

La figure de l’étranger icône

Enfin, la Bible propose une troisième catégorie d’étranger que l’on pourrait qualifier d’ « étrangers icônes ». Une icône renvoie à une réalité plus élevée. Elle est une porte ouverte sur une réalité spirituelle. Or, dans la Bible, l’étranger est vu comme une image de la condition du croyant sur cette terre. Nous sommes tous des étrangers sur terre car nous attendons notre patrie véritable qui se trouve dans les cieux (Lv 25,23). En ce sens, l’étranger rappelle au croyant quelle est sa condition ici-bas. L’étranger est l’icône du croyant qui est, comme lui, exilé en un lieu dans lequel il ne doit pas s’installer.

Le pape Jean-Paul II a ainsi souligné combien l’étranger est, à ce titre, l’image de l’Église. Il déclarait ainsi en 1999 : “L’Église est, de par sa nature, solidaire avec le monde des migrants, qui, à travers la variété de leurs langues, de leurs races, de leurs cultures et de leurs coutumes, lui rappellent sa condition de peuple provenant de toutes les parties de la terre en pèlerinage vers la patrie définitive. Cette perspective aide les chrétiens à abandonner toute logique nationaliste et à se soustraire aux étroits schémas idéologiques [3].

On voit donc que dans la Bible comme dans l’enseignement des papes, la question de l’étranger ne concerne pas seulement une réalité économique. Même si celle-ci n’est pas mise de côté, elle n’est pas centrale. De manière concrète, l’enseignement de l’Église sur l’accueil de l’étranger insiste sur la nécessité de ne pas voir dans l’étranger, une seule variable d’ajustement pour un marché du travail, appelé à être le plus flexible possible. Cela est particulièrement visible dans la volonté de l’Église de ne pas négliger la dimension culturelle des migrations, mais aussi l’importance de la promotion du regroupement familial.

La figure de l’étranger menaçant : les difficultés de l’accueil

Cette pluralité de justification d’accueil de l’étranger ne doit pas faire oublier la difficulté concrète d’accueillir. La Bible et la longue Tradition chrétienne la mettent particulièrement en avant. Elle développe en effet la figure de l’étranger que l’on pourrait qualifier l’étranger menaçant. Accueillir trop largement peut déstabiliser un peuple. Accueillir trop largement peut détourner un peuple de la recherche du vrai Dieu.

On peut penser à l’exemple du roi Salomon qui s’est détourné de Dieu en raison de l’influence de ses épouses étrangères (1R 11). Mais on peut aussi mentionner les mises en garde d’un saint Thomas d’Aquin qui, au XIIIè siècle, rappelle que l’accueil de personnes issues de cultures différentes peut aussi profondément déstabiliser un peuple dans sa recherche du bien commun.

Cet aspect est moins mis en avant par les papes récemment. Ceux-ci sont sans doute saisis par l’urgence que représentent les déséquilibres de notre monde contemporain. Cependant, cette prise en compte plus systématique des réalités pratiques (ce qui ne veut pas dire donner des orientations précises à suivre mais des critères de discernement prenant en compte la complexité des situations à affronter) pourrait être approfondie dans ce domaine particulier de la Doctrine sociale, et dans de nombreux autres. Dans sa récente encyclique Magnifica humanitas, le pape Léon XIV a ouvert la voie à ces pistes de discernement pratique sur l’intelligence artificielle. Il nous semble qu’un travail similaire pourrait être accompli à propos de l’accueil de l’étranger [4].

Le pape Léon XIV a ouvert la voie à ces pistes de discernement pratique sur l’intelligence artificielle. Il nous semble qu’un travail similaire pourrait être accompli à propos de l’accueil de l’étranger

L’accueil de l’étranger ne peut se réduire à des critères économiques

Si une chose est claire, c’est que la Bible, la longue Tradition chrétienne et les textes des papes se refusent à ne considérer l’accueil de l’étranger que sous le prisme de critères économiques. On n’accueille jamais seulement pour compenser un besoin de main d’œuvre défaillant ou pour assurer le financement d’un système de retraite.

L’étranger à accueillir peut être le témoin des dysfonctionnements profonds de notre monde. La rencontre avec lui peut constituer une source d’enrichissement culturel et spirituel. En revanche, l’accueil n’est pas non plus inconditionnel pour le chrétien. Il s’agit toujours de discerner en quoi accueillir est possible matériellement et socialement.

Bref, pas de solutions toutes faites, mais l’ouverture d’un espace de débat. Voilà ce que l’on pourrait souhaiter, spécialement dans nos communautés chrétiennes, à l’approche d’une année électorale qui sera marquée par ces thématiques : pouvoir échanger de manière constructive sur ce sujet crucial.

Voilà ce que l’on pourrait souhaiter : pouvoir échanger de manière constructive sur ce sujet crucial

[1] Jérôme Fourquet, A la droite de Dieu, Paris, Éditions du Cerf, 2018.

[2] Léon XIII, Lettre encyclique Quam Aerumnosa, 10 décembre 1888.

[3] Jean-Paul II, Message pour la 85e journée du migrant et du réfugié, 2 février 1999, n°2.

[4] C’est la thèse que nous développons dans l’ouvrage Jacques-Benoît Rauscher, Les frontières d’un discours. Les papes et l’accueil de l’étranger, Paris, Éditions du Cerf, 2024.

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