Christian Mellon
Jésuite, ancien secrétaire de la Commission Justice et Paix France
Christian Mellon
Jésuite, ancien secrétaire de la Commission Justice et Paix France
enseignement social
L’accueil des personnes exilées à l’aune de la pensée sociale chrétienne
La question migratoire fait partie des sujets sur lesquels le monde catholique — clercs comme laïcs — s’est largement exprimé. Décryptage par Christian Mellon sj,
L’intérêt des autorités catholiques pour les migrants n’est pas récent mais l’importance prise par le phénomène et l’intensité des débats politiques et sociaux qu’il suscite dans de nombreux pays d’accueil ont affermi les prises de position.
Depuis le milieu du XXème siècle, trois importants documents développent les propositions pastorales envers les migrants : Exsul familia en 1952, Pastoralis migratorum cura en 1969 et Erga migrantes caritas Christi en 2004. L’ensemble de ces textes constitue la principale source, avec évidemment Gaudium et spes et les encycliques sociales, pour l’étude de l’enseignement social catholique sur les questions liées à la migration, à l’exil et aux conditions du « vivre ensemble ».
La dignité de la personne humaine
Le premier principe de la pensée sociale chrétienne est le respect inconditionnel de la dignité de toute personne humaine. La dignité ne dépend ni de sa nationalité, ni de son sexe, ni de sa couleur de peau, ni de sa religion. Les textes de l’Eglise ne cessent de mettre en garde contre le racisme et toutes les idéologies xénophobes.
C’est sur ce principe que s’appuie Jean Paul II lorsqu’il expose, en 1996, ce que doit être l’attitude des catholiques envers les « sans papiers » : « La situation d’irrégularité légale n’autorise pas à négliger la dignité du migrant, qui possède des droits inaliénables, qui ne peuvent être ni violés ni ignorés… […] Pour le chrétien, le migrant n’est pas simplement un individu à respecter selon des normes fixées par la loi, mais une personne dont la présence l’interpelle et dont les besoins deviennent un engagement dont il est responsable. « Qu’as-tu fait de ton frère ? » (cf. Gn 4, 9). La réponse ne doit pas être donnée dans les limites imposées par la loi, mais dans l’optique de la solidarité.”[1]
Le premier service que les chrétiens sont invités à rendre à ces personnes est de les aider à obtenir la régularisation de leur situation, tâche d’ailleurs assumée avec persévérance par beaucoup d’entre eux. Mais lorsque les possibilités de régularisation, déjà trop restreintes à leurs yeux, risquent de l’être encore plus par de nouvelles mesures, les Églises le déplorent publiquement (lettre du CECEF au premier ministre, en 2006).
La destination universelle des biens et le devoir d’accueil
Le principe de destination universelle des biens a été formulé par le Concile Vatican II en ces termes : « Dieu a destiné la terre et tout ce qu’elle contient à l’usage de tous les hommes et de tous les peuples, de sorte que les biens de la Création doivent équitablement affluer entre les mains de tous, selon la règle de la justice, inséparable de la charité » (GS69). Tout homme a donc le droit de disposer des ressources lui permettant de vivre dignement. Au nom du principe de destination universelle des biens, si ces « ressources vitales » ne sont pas disponibles chez lui, il a le droit d’aller les chercher ailleurs ; ce n’est pas une faveur, c’est un droit. Ainsi, l’asile doit être accordé non seulement aux personnes persécutées, mais aussi à celles qui sont privées, chez elles, des ressources vitales[2].
Tout homme a donc le droit de disposer des ressources lui permettant de vivre dignement. Cela crée, pour les nations riches, un véritable devoir d’accueil
Cela crée, pour les nations riches, un véritable devoir d’accueil : « Les nations mieux pourvues sont tenues d’accueillir autant que faire se peut l’étranger en quête de sécurité et des ressources vitales qu’il ne peut trouver dans son pays d’origine » (article 2241 du catéchisme de l’Eglise catholique). La formule « en quête des ressources vitales qu’il ne peut trouver dans son pays d’origine » n’a pas d’équivalent dans les traités internationaux, ni dans les documents de l’Union européenne, dans lesquels la distinction entre « réfugiés » et « migrants économiques » est essentielle. Cette distinction est très présente aussi dans l’opinion publique : les réfugiés, qui demandent protection contre la persécution, sont des « bons migrants » ; ceux qui viennent chez nous chercher les « ressources vitales » qui ne sont pas disponibles chez eux (les « migrants économiques ») sont les « mauvais migrants », à renvoyer chez eux.
Le catéchisme de l’Eglise catholique dit le contraire : à partir du moment où il est question de vie et de vie digne, il y a un devoir d’accueil. En mettant sur le même plan, dans une même formulation, deux motifs de migration contrainte (la « quête de sécurité » et la quête de « ressources vitales »), l’article 2241 du catéchisme universel les considère comme moralement équivalents (même si l’Eglise sait bien qu’ils ne le sont pas juridiquement). C’est également ce que dit, en 2004, le Comité épiscopal des migrations de la CEF.
A partir du moment où il est question de vie et de vie digne, il y a un devoir d’accueil
Bien entendu, l’Eglise a conscience que le manque de « ressources vitales » dans beaucoup de régions du monde relève de causes auxquelles il faut porter remède, car le premier droit, c’est « le droit de ne pas avoir à migrer ». Ainsi, le pape Jean-Paul II invite à replacer la question des migrations dans le cadre des constats sur les inégalités mondiales[3]. Quant au pape François, il demande que chaque pays fasse un effort « pour créer de meilleures conditions économiques et sociales chez lui, de sorte que l’émigration ne soit pas l’unique option pour celui qui cherche paix, justice, sécurité et plein respect de la dignité humaine » (message pour la journée mondiale 2014).
Le bien commun
Un autre principe central dans la pensée sociale chrétienne est celui du « bien commun ». « C’est le bien du ‘nous-tous’, constitué d’individus, de familles et de groupes intermédiaires qui forment une communauté sociale. » (C in V 7). Ce principe du bien commun joue un rôle central dans l’argumentation de l’Eglise sur les politiques migratoires : lui seul peut justifier des restrictions à la liberté de migrer.
En effet, quand on n’est plus dans le cas de l’asile, le devoir d’accueil n’est plus inconditionnel : selon la doctrine catholique, les Etats ont le droit de réglementer l’accès à leur territoire, mais seulement à titre d’exception au principe général, qui est la liberté de se déplacer et même de « se fixer » à l’étranger. Liberté affirmée constamment [4]. Pour Paul VI, c’est un droit de la personne humaine : « Les autorités publiques nieraient injustement un droit de la personne humaine si elles s’opposaient à l’émigration ou à l’immigration… » mais voici où intervient le bien commun : « … à moins que cela soit exigé par des motifs graves et objectivement fondés, relevant du bien commun » [4b].
Ainsi, aux yeux de l’Eglise, seule la considération du « bien commun » peut légitimer des mesures restreignant la liberté de migrer. Cette notion ne saurait inclure des intérêts catégoriels, ni même exclusivement nationaux. Ce qui provoque des tensions entre les positions de l’Eglise et les politiques nationales, c’est l’inversion entre la règle et les exceptions : les exceptions semblent devenir la règle, et elles sont souvent difficiles à justifier au nom de « motifs graves et objectivement fondés, relevant du bien commun ».
Autre source de tension : les textes de l’Eglise, depuis les années 60, ne mentionnent presque jamais le « bien commun » sans lui accoler l’adjectif « universel ». Selon la DSE, les autorités politiques d’un pays ont le droit et le devoir de rechercher le bien commun de la communauté politique dont ils ont la responsabilité ; mais ils ne peuvent le faire sans tenir compte du « bien commun de l’humanité ». C’est un point essentiel de l’enseignement de Jean Paul II [5]. Or il y a souvent tension entre les deux. Prendre en considération le « bien commun universel » peut amener un chrétien à soutenir des politiques qu’on lui présente comme contraires à ce qu’exige le bien commun de son pays. La solution préconisée par l’Eglise est une régulation internationale [6].
Le discours de l’Église plaide pour l’intégration
En ce qui concerne le « vivre ensemble », les différences culturelles sont à considérer comme des richesses, non des obstacles. Attention cependant : les différences ne doivent pas être valorisées au point de faire oublier les ressemblances essentielles entre tous les êtres humains. Si l’Église refuse de joindre sa voix à certaines diatribes simplistes contre le « communautarisme », elle refuse tout autant la vision de « communautés » qui ne se laisseraient pas modifier par tout ce qu’apporte le « vivre ensemble », en termes de valeurs, de culture, etc.
Dans cette vision de l’intégration, bien différente de l’assimilation, le respect des différences a des limites : Jean-Paul II précise bien que les différences à respecter sont celles qui ne mettent pas en danger la « paix sociale » et la « liberté des citoyens ». Le catéchisme (article 2241) dit la même chose sur un registre plus juridique : « Les autorités politiques peuvent, en vue du bien commun dont elles ont la charge, subordonner l’exercice du droit d’immigration à diverses conditions juridiques, notamment au respect des devoirs des migrants à l’égard du pays d’adoption ».
Si les actions d’assistance sont d’une grande importance pour faire face aux urgences (nourriture, logement, santé, aide économique, centres d’écoute), les actions de plein accueil sont tout aussi décisives pour parvenir à l’intégration des personnes exilées, notamment en matière d’éducation, de travail, de vie associative, etc. « Le champ des engagements plus spécifiques de la part des laïcs peut être les syndicats et le milieu du travail, le conseil et l’action dans l’élaboration des lois visant à faciliter le regroupement familial des migrants ou l’égalité des droits et des chances. Cela concerne l’accès aux biens essentiels, au travail et au salaire, au logement et aux écoles, et la participation des migrants à la vie de la communauté civile (élections, associations, activités récréatives, etc.) ». [7].
Pour une « culture de la rencontre »
Les autorités ecclésiales savent bien que ces positions suscitent des réticences jusque parmi les plus « fidèles ». Le pape François affirme la nécessité d’un « changement d’attitude envers les migrants … le passage d’une attitude de défense et de peur, de désintérêt ou de marginalisation – qui, en fin de compte, correspond à la « culture du rejet » – à une attitude qui ait comme base la « culture de la rencontre », seule capable de construire un monde plus juste et fraternel, un monde meilleur » (message pour la journée mondiale du migrant et du réfugié, 2014).
Il nous invite à « voir dans le migrant et dans le réfugié, non pas seulement un problème à affronter, mais un frère et une sœur à accueillir, à respecter et à aimer, une occasion que la Providence nous offre pour contribuer à la construction d’une société plus juste, une démocratie plus accomplie, un pays plus solidaire, un monde plus fraternel et une communauté chrétienne plus ouverte, selon l’Évangile ».
En conclusion, « L’étranger, l’autre, est d’importance vitale pour tous (…) le dialogue est constitutif de la relation de Dieu avec les hommes et des hommes entre eux ». (Pierre Claverie, dominicain, évêque d’Oran, assassiné en août 1996)
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[1] Message pour la Journée Mondiale des Migrants, 1996
[2] De pastorali migratorum cura, 1969
[3] « Les pays riches ne peuvent pas se désintéresser du problème des migrations, et encore moins fermer leurs frontières et durcir leurs lois, surtout si l’écart entre pays riches et pays pauvres, dont sont originaires les migrants, s’agrandit de plus en plus » (Jean Paul 2, Message 98).
[4] Ainsi Jean XXIII : « Tout homme a le droit…, moyennant des motifs valables, de se rendre à l’étranger et de s’y fixer. Jamais l’appartenance à telle ou telle communauté politique ne saurait empêcher qui que ce soit d’être membre de la famille, citoyen de la communauté universelle où tous les hommes sont rassemblés par des liens communs » (Pacem in terris, 25)
[4b] Pastoralis migratorum cura, La documentation catholique, 1970, n°1555, pp 58–72.
[5] Par exemple dans son message du 1 janvier 2000 : “ La poursuite du bien commun d’une communauté politique particulière ne peut être opposée au bien commun de l’humanité ”. Benoît XVI le confirme dans Caritas in veritate : « Dans une société en voie de mondialisation, le bien commun et l’engagement en sa faveur doivent assumer les dimensions de la famille humaine tout entière, c’est-à-dire de la communauté des peuples et des Nations, au point de donner forme d’unité et de paix à la cité des hommes, et d’en faire, en quelque sorte, la préfiguration anticipée de la cité sans frontières de Dieu » (Caritas in Veritate 7)
[6] Une telle politique doit être développée en partant d’une étroite collaboration entre les pays d’origine des migrants et les pays où ils se rendent ; elle doit s’accompagner de normes internationales adéquates, capables d’harmoniser les divers ordres législatifs, dans le but de sauvegarder les exigences et les droits des personnes et des familles émigrées et, en même temps, ceux des sociétés où arrivent ces mêmes émigrés. Aucun pays ne peut penser être en mesure de faire face seul aux problèmes migratoires de notre temps » C in V 62
[7] Erga migrantes caritas Christi
