Monseigneur Olivier Leborgne

D’abord évêque d’Amiens, puis nommé sur le diocèse d’Arras en 2020.

Monseigneur Olivier Leborgne

D’abord évêque d’Amiens, puis nommé sur le diocèse d’Arras en 2020.

Publié le : 16/02/2026

11 minutes

regard spirituel

Notre Dieu, le choix de l’exil dès sa naissance

Auteur de nombreux ouvrages dont Jusqu’où peut-on accueillir les migrants ?, Mgr Olivier Leborgne nous partage son engagement et son expérience spirituelle sur cette question.

Dès la formation au séminaire, j’ai été intéressé par la doctrine sociale de l’Église et j’ai découvert une tradition qui m’a beaucoup fait réfléchir. Elle m’a amené à élargir la dimension de la charité à son horizon politique.

Un engagement personnel fondé sur des rencontres marquantes

Avant ma nomination dans le diocèse d’Arras, j’ai été relativement peu confronté directement à cette question, même si elle était assez prégnante dans les Yvelines où j’ai été 23 ans prêtre. Mais quand je suis arrivé dans le Pas-de-Calais, un prêtre m’a très vite emmené passer une journée avec le Secours Catholique à Calais. Les rencontres que j’y ai faites m’ont marqué. Quand un dossier n’est plus un dossier mais se transforme en visages, quand vous rencontrez des personnes qui ont quitté leur pays depuis plusieurs mois voire plusieurs années, jamais par plaisir, mais par espoir d’une vie meilleure.

Je n’ai pas plus choisi de naître de parents français aimants, aisés et cultivés qu’eux n’ont choisi de naître dans un pays en guerre ou affamé…

Quand vous prenez conscience de ce qu’elles ont subi comme épreuve et que vous vous dîtes : elles comme moi sommes créées à l’image de Dieu, pour sa ressemblance, elles comme moi sont dans le cœur de Dieu qui s’est engagé en Jésus pour leur salut. Et moi, je n’ai pas plus choisi de naître de parents français aimants, aisés et cultivés qu’eux n’ont choisi de naître dans un pays en guerre ou affamé…

La participation à une conférence de presse avec Véronique Fayet, alors présidente du Secours Catholique, a été décisive. J’hésitais à y aller. Et j’ai été très frappé par le fait qu’aussi bien l’aumônier du Secours Catholique que le curé de Calais m’ont invité à y participer parce qu’ils faisaient tous les deux le constat, malgré leurs générations, formations et « sensibilités » différentes, de la dégradation très nette de la situation des personnes exilées, en attente de passage vers l’Angleterre. Cette communion inattendue, au-delà des styles, m’a poussé à oser intervenir.

Aux sources de la Bible et du Magistère pour un dialogue fécond

Je ne suis pas sûr que les textes du Magistère en règle générale soient connus. Je crains malheureusement que bien souvent les chrétiens ne se fassent une opinion qu’à travers le prisme médiatique de leur journal ou du site internet de leur choix. Non pas que les analyses journalistiques soient sans intérêt, mais pour un chrétien il est toujours important d’aller à la source et de lire les textes en question.

Notre Dieu a décidé de naître de Marie et de devenir un exilé immédiatement après sa naissance pour cause de persécution

Ceci dit, le regard global de l’Église sur la personne migrante, les chrétiens le connaissent : il découle de ce que Jésus manifeste dans la parabole du jugement. « J’étais étranger et vous m’avez accueilli… Ce que vous faites aux plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous le faites » (Matthieu 25,35). Il faudrait aussi creuser cette réalité qui m’a saisi quand je suis allé célébrer la messe de Noël près d’un lieu où bivouaquaient des personnes exilées.

Notre Dieu a décidé de naître de Marie et de devenir un exilé immédiatement après sa naissance pour cause de persécution. Je n’avais pris la mesure de ce fait. Le choix du moment de l’incarnation naît du colloque trinitaire et de l’absolue liberté de Dieu. Il n’a pas subi cela, il a décidé l’incarnation du Fils à ce moment-là et dans cette situation-là. Il y a donc évidemment une intention délibérée et déterminée de Dieu. Notre Dieu a donc choisi de prendre chair de notre chair, alors « qu’il n’y avait pas de place pour lui dans la salle commune » (Luc 2,7) et de devenir immédiatement un exilé (Matthieu 2,13–15).

La solution se trouve dans le travail pour une authentique justice économique et politique internationales

Mais si la position de l’Église est connue dans sa visée globale, elle se heurte beaucoup chez les chrétiens à des questions légitimes : tout accueil est-il toujours possible ? Il manque alors parfois la connaissance de l’ensemble des textes du Magistère, qui manifestent clairement deux principes fondamentaux. D’une part, la dignité de la personne humaine est inaliénable, de la naissance jusqu’à la mort en passant par toutes les situations de vie. D’autre part, la solution de la question ne se trouve pas dans un lieu précis, certainement pas à Calais, mais dans le travail pour une authentique justice économique et politique internationales.

Ce sont ces deux points que j’essaie de tenir en reconnaissant qu’un pluralisme politique parmi les chrétiens est légitime, y compris sur cette question. Quelles mesures prendre, que faire ? Comment travailler à cette justice économique internationale ? Les regards peuvent être divers. En disant cela, nous le savons bien, tout n’est pas pour autant compatible avec l’Évangile.

L’ancrage en Christ pour traverser la confrontation des points de vue

Il me semble que l’on peut réfléchir dans trois directions pour vivre un débat constructif et accepter sur ce sujet un certain nombre de désaccords, tout en reconnaissant encore une fois que la suite du Christ fait que tout n’est pas possible : d’abord j’invite les chrétiens à s’ancrer le plus profondément en Christ.

L’union au Christ n’est pas seulement une affaire de spiritualité. La grâce du Christ éclaire l’intelligence. Il faudrait réfléchir sur la manière dont le péché nous déshumanise. Le péché, ce n’est pas seulement une transgression ou le mal fait à l’autre, c’est une coupure de Dieu qui nous déshumanise, et ce faisant, qui ampute l’intelligence dans sa capacité de discernement et de vision.

L’enracinement en Jésus Christ n’est pas une invitation pieuse, l’union au Christ nous humanise.

Cela est d’autant plus prégnant qu’aujourd’hui l’émotion tient souvent lieu de raison. Les chrétiens doivent participer à réhabiliter la raison si malmenée aujourd’hui : si elle peut-être brillante d’un point de vue instrumental et technicien, la raison perd trop souvent sa rigueur pour nommer les choses, comprendre ce qui se passe et chercher à construire un monde authentiquement humain. Je crois qu’il y a là un point fondamental. L’enracinement en Jésus Christ n’est donc pas une invitation pieuse, l’union au Christ nous humanise.

Refuser un réalisme utilitariste

La deuxième piste que me paraît importante pour traverser cette confrontation, c’est réfléchir au réalisme auquel nous voulons nous référer. J’entends beaucoup de gens faire appel au réalisme sur cette question des migrants et des exilés, comme sur d’autres, pour me faire comprendre que : « vous avez sans doute raison et c’est le rôle de l’Église de nous rappeler cela, mais ainsi va la vie, et on est obligé de passer telle ou telle catégorie de populations dérangeantes ou inutiles en pertes et profits. C’est bien dommage, mais c’est comme ça, on n’a pas le choix…» D’une part, nous avons toujours le choix, et d’autre part ce réalisme-là n’est pas possible pour un catholique.

Toute vision utilitariste qui vise à sacrifier le bien des plus petits au confort de la majorité est un mensonge auquel un chrétien ne peut souscrire. Oserons-nous un jour ce que j’appelle le réalisme du Mystère Pascal, le réalisme de la résurrection ? Nous croyons que le Christ est ressuscité et qu’il a vaincu la mort, nous croyons que sur la croix l’amour a vaincu la haine.

Toute vision utilitariste qui vise à sacrifier le bien des plus petits au confort de la majorité est un mensonge auquel un chrétien ne peut souscrire.

Nous ne sommes pas naïfs, nous savons bien que tout n’est pas possible tout de suite. Pour autant, dans cette espérance qui est un acte de foi et une conviction qui guide la suite du Christ, le chrétien est appelé à se mettre avec les hommes et les femmes de bonne volonté dans une recherche incessante de solutions qui permette d’avancer sur ce dossier sans sacrifier les plus petits. L’espérance chrétienne porte en elle-même, intrinsèquement, un principe anti-résignation. Le seul réalisme authentique est celui que le Christ a ouvert dans le mystère pascal.

Les personnes qui arrivent à Calais ne sont jamais là par plaisir, elles ont vécu des souffrances d’ordres multiples qui expliquent le départ de leur pays. Qui d’entre nous s’il avait vécu les mêmes choses consentirait à ce qu’on lui explique que c’est bien dommage mais qu’on va délibérément lui tourner le dos ? En tous les cas, pour un chrétien, une telle attitude nierait sa proclamation de foi et le kérygme.

Etre à l’écoute de tous

Dans son livre, Les frontières d’un discours, les papes et l’accueil de l’étranger, le dominicain Jacques-Benoît Rauscher me semble ouvrir des perspectives intéressantes pour mieux porter cette attention aux personnes migrantes. C’est la troisième piste qu’il nous faut travailler.

Comment maintenir la visée de la doctrine sociale de l’Église sur la question des migrants tout en accueillant les peurs des habitants des lieux où ils arrivent qui peuvent être légitimes ? A la manière dont le pape François en a ouvert le chemin pour des questions de morales conjugales dans son encyclique Amoris Laetitia avec le triptyque « accompagner – discerner – intégrer », n’y aurait-il pas une dynamique similaire à trouver et à préciser pour les questions d’éthique sociale, notamment sur les questions de migrations ?

Nous sommes là sur une ligne de crète assez ténue parce que ça ne peut pas être en aucun cas l’alibi de ne rien faire ou de rentrer dans ces faux réalismes que j’ai évoqués, et en même temps nous ne pouvons pas ne pas tenir compte des situations locales, de ce que vivent les gens, des cultures, et des peurs qui peuvent se présenter. Nous devons être à l’écoute de tous.

De longues procédures de régularisation aux effets pervers

Lorsque j’étais vice-président de la Conférence des Évêques de France, à chaque fois que nous sommes allés à l’instance Matignon (une instance qui réunit une fois par an le Premier ministre, ses services et le président et les deux vice-présidents de la Conférence des Évêques de France ainsi que le Nonce Apostolique), nous avons posé cette question : pourquoi ne pas permettre à des personnes en attente de régularisation d’avoir un travail salarié ?

Petit à petit, la disponibilité ou l’élan des migrants va être abîmé voire cassé par les délais très longs de certaines procédures, avec des effets pervers pour leur éventuelle intégration sur lesquels il est très difficile d’agir après.

Nous faisons le constat qu’un certain nombre de migrants arrive avec une énergie, un désir de s’intégrer, de participer à la construction du pays. Toutefois, petit à petit, leur disponibilité ou leur élan va être abîmé voire cassé par les délais très longs de certaines procédures, par l’impossibilité de travailler pendant plusieurs années en attendant une éventuelle régularisation. Régularisation qui peut être ne viendra pas et qui, si elle vient, aura pu installer la personne migrante dans un certain désabusement et, par conséquent, parfois dans un certain assistanat.

Il semble que les impossibilités de travail pour les migrants en attente de régularisation aient des effets pervers pour leur éventuelle intégration sur lesquels il est très difficile d’agir après.

La question est d’autant plus urgente que notre pays vieillit, et que la démographie actuelle impose un recours au travail de personnes venues d’autres pays. Beaucoup de responsables économiques et politiques me le confirment. Il se pourrait que nous ne soyons pas exempts de contradictions sur ce sujet.

Propos recueillis par Robert Migliorini, comité de rédaction.

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