Publié le : 07/02/2026

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Aucun autre choix

Film sud-coréen (2 h 19), sorti en salles le 11 février

Park Chan-wook

L’image est parfaite, trop parfaite : Yoo Man-soo (Lee Byung-hun), cadre dans une usine de fabrication de papier sud-coréenne, prépare dans sa demeure cossue un barbecue pour sa petite famille, composée de sa femme, de son beau-fils et de sa fille. Le lendemain, il est licencié. L’entreprise pour laquelle il a travaillé pendant vingt-cinq ans vient d’être rachetée par des investisseurs étatsuniens. Démuni après des recherches infructueuses d’emploi dans un marché saturé, alors que lui et sa femme se résignent à vendre la maison familiale en l’absence de revenus, Yoo Man-soo élabore un plan machiavélique : assassiner tous ceux qui ont postulé à la même offre que lui pour n’être que le dernier candidat en vie. La loi du marché a le goût du sang chez Park Chan-wook, l’un des chefs de file du cinéma sud-coréen contemporain aux côtés de Bong Joon-ho, dont le palmé d’or Parasite (2019) n’est pas loin. Comme ce dernier, Aucun autre choix s’inscrit directement dans le champ de la satire sociale, avec ce que le cinéma de la péninsule peut avoir de plus grinçant dans sa manière d’exorciser les excès du néolibéralisme qui écrase les classes populaires et menace d’engloutir n’importe qui à n’importe quel moment.

Face à la perspective du déclassement, la solution de Yoo Man-soo apparaît radicale (l’élimination pure et simple de la concurrence), mais Park Chan-wook filme moins la violence de l’individu que celle, systémique, qui l’engendre. En rendant l’exécution du plan vengeur laborieuse, avec des séquences alambiquées et un récit qui paraît s’emmêler souvent les pinceaux dans une bouffonnerie délibérément grotesque, le cinéaste désamorce à maintes reprises la jubilation promise par l’intrigue. Pris dans une sorte de faux rythme, Aucun autre choix prend au contraire le temps de déployer un ensemble de situations témoignant d’une aliénation collective au sein de la matrice capitaliste. Les hantises du passé y refont surface (l’engagement oublié de la Corée du Sud durant la guerre du Vietnam – le père de Yoo Man-soo y a combattu, avant de se suicider) et la violence sociale carbure à plein régime au gré de changements de tons abrupts, qui font passer le film du drame familial au thriller morbide en passant par le théâtre de boulevard. Aussi inspiré en la matière que Decision to leave (2022) et Le sympathisant, la série qu’il a pilotée pour HBO (2023), Park Chan-wook met sa grande sophistication graphique et ses inspirations hitchcockiennes au service d’un tableau sociologique particulièrement incisif de la bourgeoisie sud-coréenne. Fondus enchaînés, superpositions et effets en tout genre rendent visibles la façon dont les personnages s’empoisonnent dans un univers régi par les lois darwiniennes de la prédation économique. Ici, un écran scindé amplifie l’ironie d’une scène de crime en la confondant avec une scène de ménage (les deux faces d’une même pièce) ; là, un visage se superpose à un autre qu’il semble dévorer de l’intérieur … Que le meilleur gagne et survive, dans l’espoir mortifère d’être – qui sait ? – enfin élu « employé du mois ».

Corentin Lê

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