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À pied d’œuvre
Film français (1h32) sorti en salles le 4 février 2026
Personne ne comprend ce qui s’est passé dans l’esprit de Paul Marquet (Bastien Bouillon). Lui qui gagnait très correctement sa vie comme photographe peine à joindre les deux bouts depuis qu’il a tout lâché pour devenir écrivain. Cette nouvelle vocation s’est imposée à lui comme une obligation impérieuse et ses proches se sentent comme Créon face à Antigone. L’engagement radical de Paul leur apparaît comme un sacrifice inutile, une coquetterie même, alors que ce qui compte à ses yeux est de ne pas se trahir et de tenir bon, quoi qu’il en coûte. Le plus difficile à admettre pour les témoins de son déclassement social si rapide, c’est de voir comment il « accepte » de devenir pauvre. Sa femme (Valérie Donzelli) l’a quitté et est partie vivre au Canada avec leurs deux enfants à l’aube de l’âge adulte. Lui encaisse les remarques perfides et les regards en coin, et trace son chemin avec les moyens à sa disposition. On lui répète qu’il est intelligent et pourrait trouver mieux, mais il « préférerait ne pas », comme le Bartleby de Herman Melville. Le miroir qu’il tend à ceux qui ont renoncé à leurs aspirations profondes n’est guère flatteur : peut-être sont-ils plus que lui des esclaves, car ils ont troqué leur liberté contre une aisance financière.
Valérie Donzelli dénonce, au détour de ce chamboulement existentiel, les souffrances occasionnées par l’ubérisation du travail. Sans diplôme ni formation, Paul est condamné à enchaîner les petits boulots physiques, péniblement glanés sur une plateforme de « jobbing » où il est en concurrence avec un nombre croissant de chercheurs d’emploi en quête de « missions », les rémunérations se faisant sur la base d’enchères à la baisse. En contrepartie de tâches ingrates payées une misère et exercées dans des conditions souvent indignes, il s’offre du temps pour écrire, dans une cave lugubre avec vue sur les pieds des passants.
À travers son adaptation du roman autobiographique de Franck Courtès (À pied d’œuvre, Gallimard, 2023), Donzelli dévoile quelque chose de très intime, ce qu’elle fit plus ouvertement dans La guerre est déclarée (2011) où elle retraçait son combat contre le cancer de son fils. Ici, elle est comme protégée en s’appropriant le vécu d’un tiers. Son grand-père et son arrière-grand-père paternels, sculpteurs, ont vécu dans une extrême pauvreté, ce dont son père a beaucoup souffert. Lui a renoncé à son talent pour le dessin et est devenu avocat pour s’assurer un avenir stable. Voir sa fille se lancer dans une carrière d’actrice à un âge presque tardif, à 22 ans, après des études d’architecture prometteuses, ne fut donc pas très rassurant. « Tu vas finir clocharde ! », lui a‑t‑il lancé un jour, une phrase reprise dans le film par le père de Paul (André Marcon). Les échanges acrimonieux entre les deux hommes reflètent combien la réalisatrice s’est identifiée à ce que raconte Courtès : ce besoin viscéral d’être une artiste, malgré la terreur de l’échec.
Pascal Le Duff

