Sandrine Woehl

Ingénieure sociale diplômée d’état

Sandrine Woehl

Ingénieure sociale diplômée d’état

Publié le : 29/09/2026

9 minutes

analyse

Repenser l’engagement

« Les jeunes ne s’engagent pas ! » : cette idée reçue est une nouvelle fois battue en brèche par l’étude « La France Bénévole en 2026 », 21ᵉ édition, menée par Recherches & Solidarités en partenariat avec Coalta Formation et l’IFOP [1]. L’engagement des jeunes est en hausse : entre 2010 et 2026, le taux d’engagement des 15-24 ans est passé de 16 % à 24 % [2], et celui des moins de 35 ans, de 15 % à 27 %. Ce sont eux qui portent le rebond de l’engagement associatif depuis 2022. Aujourd’hui, un Français sur quatre est bénévole au sein d’une association. 

Si ces chiffres augurent d’une dynamique positive, quatre tendances majeures témoignent des défis actuels du bénévolat associatif. 

Un renouvellement générationnel qui bouscule les équilibres 

Le taux d’engagement des plus de 65 ans a chuté de 38 % en 2010 à 28 % en 2026, rejoignant désormais de celui des moins de 35 ans. La crise du Covid a accéléré la mise en retrait des plus âgés, mais cette tendance était déjà à l’œuvre depuis des années.  

Pascal Dreyer, président de Recherches & Solidarités, identifie trois facteurs clés [3], propres aux baby-boomers : les engagements familiaux (petits-enfants, parents âgés) ; le besoin de temporiser après la retraite pour se « redéfinir » avant de s’engager à nouveau ; une approche plus hédoniste, moins contrainte par des valeurs normatives ou des obligations morales. L’engagement associatif entre ainsi en concurrence avec les solidarités familiales et les loisirs. Exemple : Rémy [4], jeune retraité, préfère temporiser avant de s’investir et se fait discret par crainte de se voir « mettre le grappin dessus ».  

L’engagement associatif entre en concurrence avec les solidarités familiales et les loisirs

Un décrochage genré qui s’accentue  

Les femmes s’engagent moins dans les associations que les hommes : leur taux d’engagement stagne autour de 22 % (contre, pour les hommes, une hausse de 24% en 2010 à 28 % en 2026). Pour autant, les femmes s’engagent-t-elles moins ? Pas forcément car elles s’engagent également ailleurs, notamment de façon informelle et souvent directe dans le cadre de solidarités de voisinage ou d’entraide amicale notamment [5].  

Plusieurs hypothèses pourraient expliquer ce phénomène : un choix délibéré pour un engagement plus direct, mais aussi un phénomène d’assignation, notamment dans l’aide à la personne, ou encore un arbitrage au sein du couple, les tâches familiales pesant encore majoritairement sur les femmes [6]. Exemples : Cécilia, qui consacre son temps à aider deux voisines âgées, ne se sent pas disponible pour un engagement associatif ; Johanne, mère de famille, aimerait s’investir, mais doit s’occuper de ses enfants pendant son temps libre.   

Une fracture associative tenace 

En 2026, 18 % des moins diplômés (CAP, BEP ou moins) sont engagés, contre 32 % des plus diplômés (Bac +2 et plus). Cet écart persiste, même lorsque l’engagement est considéré au sens large (en intégrant les autres types d’organisation et le bénévolat informel).  

Roger Sue, président du Comité d’Experts de Recherches & Solidarités, souligne que s’engager suppose temps, ressources, compétences, et confiance en soi : « La gratuité a un prix » [7]. Autant de freins pour les moins diplômés, qui ont aussi moins accès aux activités culturelles ou sportives (pour des raisons financières ou géographiques notamment). Pourtant, une fois le « col de l’adhésion » [8] franchi, les moins diplômés s’engagent plus intensément que les autres. Ce propos peut être complété par l’hypothèse d’un obstacle supplémentaire : le manque d’identification aux groupes existants. Comme Inès, qui, après une visite au Forum des associations, ne s’y est pas reconnue et a abandonné ses démarches. 

Une « colonne vertébrale » en voie de fragilisation 

La proportion de bénévoles engagés chaque semaine est passée de 12,5 % en 2010 à 10 % en 2026. Or, ce sont souvent ces bénévoles réguliers qui assurent le fonctionnement des associations. Aujourd’hui, cette « colonne vertébrale » est composée à 58 % d’hommes et à 41 % de plus de 65 ans. Aussi l’étude invite à faciliter l’engagement des femmes et des plus jeunes.  

La diminution du taux d’engagement des plus de 65 ans, combinée à leurs attentes d’engagement plus flexible, fragilise également la « colonne vertébrale ». Exemple : Marie et Michel (80 ans), anciens bénévoles, étaient disponibles chaque semaine. Aujourd’hui, François (70 ans) ne vient que trois fois par mois, Marianne (34 ans) une fois toutes les deux semaines, et Marius (25 ans) environ deux fois par mois. 

Des pistes pour repenser l’engagement 

Face à ces constats, plusieurs leviers émergent : 

  • Proposer de nouvelles modalités d’engagement

Les associations doivent poursuivre leurs efforts d’adaptation pour répondre aux nouvelles attentes et développer des formats qui permettent un engagement flexible ainsi que le partage des responsabilités. Pour éviter de s’épuiser à personnaliser chaque engagement, les associations peuvent encourager la formation de petits collectifs autonomes. S’adapter sans se perdre, c’est tout l’enjeu : rester ouvert tout en préservant la mission de l’association, allier souplesse et exigence, accompagner les bénévoles tout en cultivant leur autonomie. Et surtout, garder à l’esprit que le « recrutement de bénévoles » n’est qu’un moyen, jamais une fin en soi.  

  • Créer des petits collectifs de bénévoles « directs » 

Les freins à l’engagement associatif des femmes nécessitent une dynamique sociétale pour être levés. Toutefois, la création de petites antennes locales pourrait offrir, à toute personne engagée directement auprès d’un tiers, l’opportunité de rejoindre un collectif, transformant ainsi leur engagement individuel en une dynamique partagée, source de partage d’expérience et de soutien mutuel. Enfin, le développement d’indicateurs annuels relatifs à l’engagement dans d’autres organisations (écoles, mairies, cultes, etc.) et à l’engagement informel (isolé ou collectif) permettrait de les rendre visibles, de les reconnaître et de mieux en comprendre les ressorts.  

Les associations peuvent encourager la formation de petits collectifs autonomes.

  • Susciter des dynamiques collectives 

Les associations déploient des démarches d’ouverture, d’accueil et d’accompagnement pour inclure les personnes moins diplômées, répondant ainsi à certains défis identifiés. Toutefois l’écueil de la condescendance reste un point de vigilance. En parallèle, afin de lever la barrière de l’identification chez ces publics, une piste prometteuse réside dans l’encouragement des dynamiques collectives naturelles : groupes de parents d’élèves d’une même école, équipes de collègues, ou autres cercles existants. En adoptant une approche « aller-vers » qui s’adresse aux groupes constitués, les associations pourraient favoriser l’émergence en leur sein de petits collectifs de bénévoles. Enfin, soutenir les initiatives portées par les plus modestes est essentiel : ces dernières, souvent les plus à même de mobiliser leur entourage, pourraient bien devenir les leviers d’un engagement plus inclusif. 

  • Associer « colonne vertébrale » et « moelle épinière »

Les associations font face à une difficulté croissante : mobiliser chaque semaine non seulement les jeunes et les femmes, mais aussi les plus de 65 ans, dont l’engagement régulier décline par rapport à leurs aînés. Pourtant, elles dépendent encore largement de cette « colonne vertébrale » pour leur bon fonctionnement. Une piste consiste à favoriser l’émergence de bénévoles certes moins réguliers (présents à la quinzaine ou de façon irrégulière), mais engagés sur des missions clés pour assurer la continuité du projet. Ces bénévoles pourraient se relayer ou se répartir les rôles, formant ainsi une « moelle épinière » complémentaire à la « colonne vertébrale » traditionnelle, caractérisée par une fréquence d’engagement hebdomadaire. 

Favoriser l’émergence de bénévoles certes moins réguliers mais engagés sur des missions clés pour assurer la continuité du projet

L’évolution des formes d’engagement n’est pas un phénomène nouveau. Dès 1997, le sociologue Jacques Ion théorisait le déclin de l’engagement « timbre », caractérisé par sa durée et sa forte affiliation à une organisation, au profit de l’engagement « Post-it », ponctuel et désaffilié. Les pistes proposées pourraient favoriser l’émergence d’un engagement « sticker » [9], pour filer la métaphore : temporaire et semi-affilié. Cette forme d’engagement reviendrait à s’investir sur une période suffisamment longue pour donner toute sa mesure à son engagement, et à cultiver, à défaut d’une appartenance forte à l’association, un ancrage dans un collectif. L’image du « sticker » illustre également la dynamique de diversification des profils de bénévoles nécessaire au développement d’une société de l’engagement.  

La dynamique positive observée dans l’engagement associatif, et plus particulièrement chez les jeunes, constitue indéniablement une bonne nouvelle. Cependant, pour que cette tendance se maintienne, il est essentiel d’imaginer de nouveaux modes d’interactions en suscitant par exemple des dynamiques collectives. Quant à l’engagement « Sticker », il ne s’agit pas tant d’une modalité d’engagement à penser et à proposer que du résultat des efforts déployés pour favoriser un engagement sur mesure. Et après tout, qui sait ? Certains stickers finissent par rester collés bien plus longtemps que prévu !

 

[1] Recherches & Solidarités, & Coalta Formation. (2026). La France bénévole en 2026, 21ème édition (Enquête réalisée en janvier 2026, auprès d’un échantillon de 3 155 Français de 15 ans et plus).

[2] Lecture : En moyenne, 16% des Français de la tranche d’âge 15-24 ans étaient bénévoles dans une association en 2010 ; 24% en 2026.

[3] Recherches & Solidarités. (2023). La France bénévole en 2023, 18ème édition : Mutations et valorisation du bénévolat (Enquête réalisée en janvier 2023, auprès d’un échantillon de 3 155 français de 15 ans et plus). 

[4] Les exemples cités sont fictifs mais inspirés de situations réelles.

[5] Recherches & Solidarités, & IEDH. (2024). La France bénévole en 2024, 19ème édition (Enquête réalisée en janvier 2024, auprès d’un échantillon de 3 155 Français de 15 ans et plus).

[6] Partage des tâches domestiques : Les progrès sont lents. (7 mars 2025). [Observatoire des inégalités]. https://www.inegalites.fr/inegalites-taches-domestiques-femmes-hommes ; En 2022, 46,3% des femmes déclarent s’occuper seules des tâches liées aux enfants, et 50% de façon partagée. 5,6% des hommes déclarent s’occuper seuls des tâches liées aux enfants, et 59,9% de façon partagée.

[7] Recherches & Solidarités. (2023). La France bénévole en 2023, 18ème édition : Mutations et valorisation du bénévolat (Enquête réalisée en janvier 2023, auprès d’un échantillon de 3 155 français de 15 ans et plus).

[8] Recherches & Solidarités, & Coalta Formation. (2026). La France bénévole en 2026, 21ème édition (Enquête réalisée en janvier 2026, auprès d’un échantillon de 3 155 Français de 15 ans et plus).

[9] Woehl, S. (2025). L’engagement solidaire : Repenser le cadre associatif à partir de l’étude d’un collectif informel [Mémoire de Diplôme d’état en ingénierie sociale].

 

 

 

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