Laure-Anne Marxuach

Journaliste

Laure-Anne Marxuach

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Publié le : 15/07/2026

5 minutes

reportage

“Apprendre à écouter” : à Paris, une série d’ateliers pour mieux accueillir la souffrance

Une vingtaine de participants ont suivi le parcours de formation de Muriel Derome, psychologue en réanimation pédiatrique, chez les Assomptionnistes à Paris durant le mois de mai. Au fil des ateliers, ils ont appris à mieux écouter leurs collègues et leurs proches pour accueillir leur souffrance au quotidien.

Il est 20 heures. Dans la salle des Assomptionnistes, avenue Denfert-Rochereau à Paris, Muriel Derome se fait attendre. Un petit groupe d’une vingtaine de personnes discute et s’assoit tranquillement, partageant quelques fruits et friandises. Autour de la table, des profils variés : cadres retraités, actifs de 35 à 75 ans. Tous habités par une même préoccupation, comment accompagner un proche, un collègue ou un membre de leur équipe en souffrance ?

« Me voilà, pardon pour le retard », surgit soudain l’intéressée en posant son sac au bout de la longue table qui occupe une grande partie de la pièce.

Muriel Deome, psychologue clinicienne spécialisée en réanimation pédiatrique, n’en est pas à son premier atelier. Forte de ses 20 ans d’expérience et auteur de l’ouvrage Le Courage des lucioles, elle propose depuis plusieurs années une immersion concrète dans l’art délicat de l’écoute. « Il y a eu tellement d’ateliers, j’ai perdu le compte », rit la psychologue spécialisée dans les crimes sur enfants avant de débuter. La formation s’articule en trois temps : apprendre à écouter, savoir quoi dire (ou se taire) dans les moments critiques, et enfin, prendre soin de soi.

La méthode “Imago”

Dans la salle, le groupe est particulièrement attentif. Pour cette deuxième séance, les visages sont déjà familiers. « La soif d’écoute des gens est inouïe », débute Muriel d’emblée.

Pour illustrer ce propos, l’animatrice propose un exercice de jeu de rôle issu de la méthode « Imago ». « À l’origine, c’est une technique pour les couples, explique-t-elle, mais c’est un excellent exercice d’écoute pour tout le monde. » Un exercice de « perroquet » se met en place : au sein de chaque binôme, une personne s’exprime tandis que l’autre doit écouter, répéter les propos et vérifier qu’elle les a bien compris.

La soif d’écoute des gens est inouïe

Avant de commencer, une question doit être posée : « Est-ce que tu es d’accord pour que je te fasse entrer dans mon monde ? ». Michèle, ancienne coach en entreprise, témoigne : « Quand on pose cette question, on ne se contente pas de raconter sa vie, on demande l’autorisation d’être entendu », apprend la retraitée. Cette méthode permet à la personne souffrante de se sentir rejointe, sans que son récit ne soit parasité par des “conseils” ou des tentatives de “positiver” à tout prix.

L’exercice s’avère libérateur pour celui qui parle, « mais c’est très difficile pour la personne qui écoute, ça demande beaucoup d’énergie », explique Muriel, tandis que les participants racontent des événements de leur vie de manière de plus en plus profonde.

Briser les tabous

Vivre la souffrance, c’est aussi savoir l’annoncer et préparer ses proches aux moments difficiles. Muriel, qui a dû à maintes reprises annoncer la mort prochaine d’un enfant ou la fin de vie d’un patient, partage son expérience. Maladie grave, suicide ou fin de vie : « Il ne faut pas avoir peur de mettre des mots, même dans les situations les plus lourdes », insiste-t-elle.

Pierre a été particulièrement marqué par la mise en situation sur le suicide : « On a peur de donner l’idée à la personne si on pose la question. Muriel nous a montré qu’il faut, au contraire, oser demander : “As-tu déjà songé à te suicider ?” ». Il se remémore alors des moments de sa vie où ce savoir-faire aurait pu l’aider. « Si le scénario est précis, la personne est en danger immédiat, c’est vital », ajoute-t-il.

L’apprentissage ne concerne pas seulement la personne en détresse : il s’agit aussi d’accueillir ses propres émotions face à la colère ou au désespoir. « Il faut apprendre à décoder les émotions lourdes qui nous submergent face à la douleur d’un proche », souligne la clinicienne, elle-même touchée par ces épreuves dans sa sphère privée. « Le don de soi n’a de sens que si l’on ne s’oublie pas. On ne rend pas service à l’autre en se sacrifiant » ajoute t‑elle.

Le don de soi n’a de sens que si l’on ne s’oublie pas. On ne rend pas service à l’autre en se sacrifiant

Une part d’humanité

Au fil de la soirée, les barrières tombent. Chacun comprend qu’il n’est pas question d’éradiquer la souffrance, inhérente à la condition humaine, mais de trouver les ressources pour traverser l’épreuve ensemble.

« C’est une révélation d’humanité souffrante, mais ce n’est pas pour autant déprimant », confie Pierre. « Au contraire, c’est une part de notre humanité commune qui nous réunit. On se rend compte que l’on n’est pas seul à porter ces questions », ajoute-t-il, visiblement apaisé.

À l’heure où les équipes en entreprise font face à une recrudescence du burn-out et des désillusions, ces ateliers ouvrent une voie indispensable, estiment les participants. « C’est une formation que je recommande sans hésiter », conclut Michèle.

Muriel Derome range ses affaires et ferme son sac à dos : le contrat est rempli.

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