Pierre Flament

Accompagnateur spirituel de la région Paris-St Denis

Pierre Flament

Accompagnateur spirituel de la région Paris-St Denis

PubliĂ© le : 16/01/2026

7 minutes

regard spirituel

La parole au prisme de l’IA

L’intelligence artificielle générative se présente comme sujet de la parole. Au-delà du caractère fascinant des connaissances qu’elle met à notre portée, son impact sur nos capacités de relation et de dialogue bouscule notre humanité.

« Comment puis-je vous aider ? Â» L’agent conversationnel de ChatGPT se prĂ©sente comme un « je Â» qui nous invite Ă  entrer en dialogue avec lui comme s’il Ă©tait une personne. Ce choix de conception, sans ĂŞtre nouveau, n’est pas anodin. Rendons-nous attentifs aux petits biais possibles dans notre manière de nous adresser Ă  l’IA : formules normalement destinĂ©es Ă  un humain (bonjour, merci…), sentiment de reconnaissance lorsque l’aide reçue est efficace, de fiertĂ© lorsque notre question est jugĂ©e pertinente. Le caractère volontairement agrĂ©able et rassurant de ces agents conversationnels renforce leur attrait, jusqu’Ă  les transformer parfois en bĂ©quilles affectives.

La parole et le langage sont constitutifs de l’humanitĂ© [1]. Penser l’IA sur le mĂŞme plan que l’humain est profondĂ©ment dĂ©stabilisant : « qu’est-ce qui nous fait humains si nous n’exerçons plus la maĂ®trise sur ce que nous avons produit, si la parole n’est plus ce qui nous caractĂ©rise et ce que l’on adresse au monde ? Â» [2]. Nous sommes soumis Ă  une avalanche de sollicitations numĂ©riques qui nous masquent le monde et notre prochain : « une communication sans visage s’instaure, dont l’inhumanitĂ© devrait nous prĂ©occuper [3]. »

Dans la Bible, celui qui parle se rĂ©vèle et s’engage [4]. Au dĂ©but de la Genèse, Dieu dit, et cela est (Gn 1, 3). Puis la parole humaine surgit de la rencontre de l’homme et de la femme (Gn 2, 23). Dans les Ă©vangiles, l’homme n’est pas dĂ©fini par la raison, mais par sa relation Ă  Dieu et Ă  son prochain. Le prologue de Jean prĂ©sente ainsi le Verbe comme vivant, crĂ©ateur et sauveur : « le Verbe Ă©tait Dieu » (Jn 1, 1) et nous « a donnĂ© de pouvoir devenir enfants de Dieu » (Jn 1, 12).

Engager notre responsabilité d’utilisateur

Quand l’IA « parle Â», quelle responsabilitĂ© se trouve engagĂ©e ? L’IA peut-elle rĂ©pondre « me voici ! Â» comme Abraham (Gn 21, 1) ? N’est-elle pas plutĂ´t comparable Ă  une idole, impuissante car absente au monde ?

RĂ©flĂ©chissons Ă  notre manière d’utiliser l’IA, mesurons nos efforts. Mettons-nous Ă  profit les capacitĂ©s de l’outil pour Ă©tendre ou approfondir nos recherches, avec un esprit curieux ? Avons-nous plutĂ´t un profil de consommateur, travaillant peu nos questions et utilisant facilement la rĂ©ponse de l’outil sans la vĂ©rifier ni l’adapter ? L’IA est-elle pour nous « une aide Ă  la libertĂ© humaine et Ă  la prise de dĂ©cision » [5] ? Notre parole « augmentĂ©e Â» par l’IA est-elle encore authentique ?

Notre responsabilité en tant qu’utilisateur des outils d’IA générative est engagée, pour nous-même et pour autrui

Tous les facteurs de progrès sont ambivalents et comportent des risques (automobile et sĂ©dentaritĂ©, GPS et dĂ©sorientation, etc.). L’IA s’accompagnera-t-elle de dĂ©cervelage ? Cela n’a rien d’inĂ©luctable mais notre responsabilitĂ© en tant qu’utilisateur des outils d’IA gĂ©nĂ©rative est engagĂ©e, pour nous-mĂŞme et pour autrui. Qu’est-ce que je laisse faire Ă  l’IA ? Qu’est-ce qu’il est important que je continue Ă  faire moi-mĂŞme pour des questions de savoir-faire, de maĂ®trise, de capacitĂ© ?

Cultiver nos relations

Au nom de l’efficacitĂ© apportĂ©e par l’IA, nous pouvons insidieusement faire l’impasse sur le travail en Ă©quipe et la concertation. Par exemple, en confiant la rĂ©daction d’un compte-rendu de rĂ©union Ă  l’IA, « en court-circuitant l’étape du dialogue entre les personnes aux fins d’arriver Ă  une comprĂ©hension partagĂ©e de ce qu’il s’est passĂ© [6] », qu’advient-il du point de vue des participants les plus fragiles ? L’IA s’en soucie-t-elle [7] ?

Lire aussi : Ce que l’IA change en entreprise

Une Ă©tudiante fait le constat suivant sur l’utilisation de l’intelligence artificielle dans ses Ă©tudes : « si on me demandait de choisir entre un travail plus humain mais moins efficace qui demande un peu plus d’effort et l’intelligence artificielle qui me propose un travail très approfondi et qui nĂ©cessite moins d’efforts de ma part, je pense qu’il me serait difficile de rĂ©sister Ă  cette dernière option [8]. Â» CĂ©dric Villani pointe ainsi un risque particulier dans le domaine de la formation : « Pour l’apprenant dĂ©jĂ  motivĂ©, l’IA offre des outils d’Ă©lĂ©vation puissants ; pour les autres, elle risque de n’ĂŞtre qu’une aide Ă  la paresse [9]. »

À nous de réinventer des espaces collectifs, remparts contre l’isolement technologique

L’IA est un outil individuel qui isole. Le risque est grand d’appauvrir nos rĂ©seaux professionnels et associatifs or le magistère nous rappelle que l’ĂŞtre humain, par « sa nature la plus intime, est un ĂŞtre social et, sans relations avec les autres, il ne peut ni vivre ni exprimer ses dons Â» [10].

Aucune fatalitĂ© pour autant. Il nous revient de rĂ©inventer des espaces collectifs : discussions stratĂ©giques, co-dĂ©cisions, moments de partage : « le collectif devient un rempart contre l’isolement technologique Â» [11]. La note Antiqua et nova nous invite ainsi Ă  cultiver nos relations : « En tant qu’être social, l’homme recherche des relations qui impliquent l’échange mutuel et la recherche de la vĂ©ritĂ©, de sorte que, « pour s’aider mutuellement dans leur recherche, ils se rĂ©vèlent les uns aux autres la vĂ©ritĂ© qu’ils ont dĂ©couverte ou qu’ils croient avoir dĂ©couverte » » [12]

Lire aussi : Antiqua et Nova, note sur les relations entre l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine

Ecouter Dieu et le monde sans filtre numérique

Dans l’Ancien Testament, Dieu se donne Ă  connaĂ®tre Ă  Elie dans « le murmure d’une brise lĂ©gère » (1 R 19, 12). Les Ă©vangiles montrent JĂ©sus en permanence attentif Ă  chaque personne rencontrĂ©e. Dans la parabole du bon berger, « les brebis Ă©coutent sa voix », « il les appelle chacune par son nom » (Jn 10, 3). Pour entendre la voix de Dieu, je suis invitĂ© Ă  faire silence, Ă  « maintenir l’intĂ©gritĂ© de la vie intĂ©rieure – l’attention, la lenteur et la continuitĂ© – dans un environnement qui en disperse les conditions [13]. Â»

De quoi ai-je vraiment besoin, et cela me rend-il plus humain ?

Ainsi orientĂ© vers un usage sobre de l’IA, je pourrai me demander « de quoi ai-je vraiment besoin, et cela me rend-il plus humain ? Â» [14]. Les critères de Gaudium et Spes sont toujours d’actualitĂ© : « une plus grande justice, une plus grande fraternitĂ© et un ordre plus humain des relations sociales [15] ». Je pourrai alors rendre grâce Ă  Dieu pour ce que l’IA me permet.

***

[1] Voir Antiqua et nova (note sur les relations entre l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine publiée par Rome début 2025), l’IA et les relations humaines, en particulier les § 59 et 62

[2] Patrick Goujon, éditorial de Recherches de Science Religieuse, p. 595, cité par Dominique Greiner sur son blog La doctrine sociale sur le fil

[3] Elodie Maurot, Au miroir de nos inattentions, Christus n° 283 de juillet 2024

[4] Webinaire L’IA gĂ©nĂ©rative parle-t-elle ? organisĂ© par l’ICP le 27 novembre 2025, avec BĂ©atrice Oiry, thĂ©ologienne, exĂ©gète de l’Ancien Testament ; Roberto Gomez, thĂ©ologien, exĂ©gète du Nouveau Testament ; VĂ©ronique Brouard, thĂ©ologienne moraliste ; modĂ©rĂ© par Emanuelle Pastore, exĂ©gète de l’Ancien Testament. Le replay est consultable : https://youtu.be/GlQ7Pi4R6-A

[5] Antiqua et nova, titre des § 43 à 48

[6] Bruno Grandjean, Ce que l’IA change en entreprise, revue Responsables, novembre 2025

[7] Voir Antiqua et nova § 116. Maryvonne Caillaud d’ATD Quart Monde, lors d’une rencontre nationale des accompagnateurs spirituels d’Eccleria, invitait chacun Ă  ĂŞtre attentif au « quart Â» le plus pauvre, le plus faible de tout groupe humain, y compris dans un univers professionnel apparemment prĂ©servĂ©.

[8] Déborah Salmon, étudiante à l’Ircom, entretiens de Valpré 2025

[9] Gaudium et Spes

[10] Cédric Villani, entretiens de Valpré 2025

[11] David Marmo, entretiens de Valpré 2025

[12] Antiqua et nova § 56. Voir aussi § 57

[13] Eric Charmetant, Ce que l’intelligence artificielle fait à notre intelligence, Christus n° 289 de janvier 2026

[14] Cécile Renouard, Semaines Sociales de France 2025

[15] Gaudium et spes, cité dans Antiqua et nova § 36

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