Pierre Flament
Accompagnateur spirituel de la région Paris-St Denis

Pierre Flament
Accompagnateur spirituel de la région Paris-St Denis
regard spirituel
La parole au prisme de l’IA
L’intelligence artificielle générative se présente comme sujet de la parole. Au-delà du caractère fascinant des connaissances qu’elle met à notre portée, son impact sur nos capacités de relation et de dialogue bouscule notre humanité.
« Comment puis-je vous aider ? » L’agent conversationnel de ChatGPT se présente comme un « je » qui nous invite à entrer en dialogue avec lui comme s’il était une personne. Ce choix de conception, sans être nouveau, n’est pas anodin. Rendons-nous attentifs aux petits biais possibles dans notre manière de nous adresser à l’IA : formules normalement destinées à un humain (bonjour, merci…), sentiment de reconnaissance lorsque l’aide reçue est efficace, de fierté lorsque notre question est jugée pertinente. Le caractère volontairement agréable et rassurant de ces agents conversationnels renforce leur attrait, jusqu’à les transformer parfois en béquilles affectives.
La parole et le langage sont constitutifs de l’humanité [1]. Penser l’IA sur le même plan que l’humain est profondément déstabilisant : « qu’est-ce qui nous fait humains si nous n’exerçons plus la maîtrise sur ce que nous avons produit, si la parole n’est plus ce qui nous caractérise et ce que l’on adresse au monde ? » [2]. Nous sommes soumis à une avalanche de sollicitations numériques qui nous masquent le monde et notre prochain : « une communication sans visage s’instaure, dont l’inhumanité devrait nous préoccuper [3]. »
Dans la Bible, celui qui parle se révèle et s’engage [4]. Au début de la Genèse, Dieu dit, et cela est (Gn 1, 3). Puis la parole humaine surgit de la rencontre de l’homme et de la femme (Gn 2, 23). Dans les évangiles, l’homme n’est pas défini par la raison, mais par sa relation à Dieu et à son prochain. Le prologue de Jean présente ainsi le Verbe comme vivant, créateur et sauveur : « le Verbe était Dieu » (Jn 1, 1) et nous « a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu » (Jn 1, 12).
Engager notre responsabilité d’utilisateur
Quand l’IA « parle », quelle responsabilité se trouve engagée ? L’IA peut-elle répondre « me voici ! » comme Abraham (Gn 21, 1) ? N’est-elle pas plutôt comparable à une idole, impuissante car absente au monde ?
Réfléchissons à notre manière d’utiliser l’IA, mesurons nos efforts. Mettons-nous à profit les capacités de l’outil pour étendre ou approfondir nos recherches, avec un esprit curieux ? Avons-nous plutôt un profil de consommateur, travaillant peu nos questions et utilisant facilement la réponse de l’outil sans la vérifier ni l’adapter ? L’IA est-elle pour nous « une aide à la liberté humaine et à la prise de décision » [5] ? Notre parole « augmentée » par l’IA est-elle encore authentique ?
Notre responsabilité en tant qu’utilisateur des outils d’IA générative est engagée, pour nous-même et pour autrui
Tous les facteurs de progrès sont ambivalents et comportent des risques (automobile et sédentarité, GPS et désorientation, etc.). L’IA s’accompagnera-t-elle de décervelage ? Cela n’a rien d’inéluctable mais notre responsabilité en tant qu’utilisateur des outils d’IA générative est engagée, pour nous-même et pour autrui. Qu’est-ce que je laisse faire à l’IA ? Qu’est-ce qu’il est important que je continue à faire moi-même pour des questions de savoir-faire, de maîtrise, de capacité ?
Cultiver nos relations
Au nom de l’efficacité apportée par l’IA, nous pouvons insidieusement faire l’impasse sur le travail en équipe et la concertation. Par exemple, en confiant la rédaction d’un compte-rendu de réunion à l’IA, « en court-circuitant l’étape du dialogue entre les personnes aux fins d’arriver à une compréhension partagée de ce qu’il s’est passé [6] », qu’advient-il du point de vue des participants les plus fragiles ? L’IA s’en soucie-t-elle [7] ?
Lire aussi : Ce que l’IA change en entreprise
Une étudiante fait le constat suivant sur l’utilisation de l’intelligence artificielle dans ses études : « si on me demandait de choisir entre un travail plus humain mais moins efficace qui demande un peu plus d’effort et l’intelligence artificielle qui me propose un travail très approfondi et qui nécessite moins d’efforts de ma part, je pense qu’il me serait difficile de résister à cette dernière option [8]. » Cédric Villani pointe ainsi un risque particulier dans le domaine de la formation : « Pour l’apprenant déjà motivé, l’IA offre des outils d’élévation puissants ; pour les autres, elle risque de n’être qu’une aide à la paresse [9]. »
À nous de réinventer des espaces collectifs, remparts contre l’isolement technologique
L’IA est un outil individuel qui isole. Le risque est grand d’appauvrir nos réseaux professionnels et associatifs or le magistère nous rappelle que l’être humain, par « sa nature la plus intime, est un être social et, sans relations avec les autres, il ne peut ni vivre ni exprimer ses dons » [10].
Aucune fatalité pour autant. Il nous revient de réinventer des espaces collectifs : discussions stratégiques, co-décisions, moments de partage : « le collectif devient un rempart contre l’isolement technologique » [11]. La note Antiqua et nova nous invite ainsi à cultiver nos relations : « En tant qu’être social, l’homme recherche des relations qui impliquent l’échange mutuel et la recherche de la vérité, de sorte que, “pour s’aider mutuellement dans leur recherche, ils se révèlent les uns aux autres la vérité qu’ils ont découverte ou qu’ils croient avoir découverte” » [12]
Lire aussi : Antiqua et Nova, note sur les relations entre l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine
Ecouter Dieu et le monde sans filtre numérique
Dans l’Ancien Testament, Dieu se donne à connaître à Elie dans « le murmure d’une brise légère » (1 R 19, 12). Les évangiles montrent Jésus en permanence attentif à chaque personne rencontrée. Dans la parabole du bon berger, « les brebis écoutent sa voix », « il les appelle chacune par son nom » (Jn 10, 3). Pour entendre la voix de Dieu, je suis invité à faire silence, à « maintenir l’intégrité de la vie intérieure – l’attention, la lenteur et la continuité – dans un environnement qui en disperse les conditions [13]. »
De quoi ai-je vraiment besoin, et cela me rend-il plus humain ?
Ainsi orienté vers un usage sobre de l’IA, je pourrai me demander « de quoi ai-je vraiment besoin, et cela me rend-il plus humain ? » [14]. Les critères de Gaudium et Spes sont toujours d’actualité : « une plus grande justice, une plus grande fraternité et un ordre plus humain des relations sociales [15] ». Je pourrai alors rendre grâce à Dieu pour ce que l’IA me permet.
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[1] Voir Antiqua et nova (note sur les relations entre l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine publiée par Rome début 2025), l’IA et les relations humaines, en particulier les § 59 et 62
[2] Patrick Goujon, éditorial de Recherches de Science Religieuse, p. 595, cité par Dominique Greiner sur son blog La doctrine sociale sur le fil
[3] Elodie Maurot, Au miroir de nos inattentions, Christus n° 283 de juillet 2024
[4] Webinaire L’IA générative parle-t-elle ? organisé par l’ICP le 27 novembre 2025, avec Béatrice Oiry, théologienne, exégète de l’Ancien Testament ; Roberto Gomez, théologien, exégète du Nouveau Testament ; Véronique Brouard, théologienne moraliste ; modéré par Emanuelle Pastore, exégète de l’Ancien Testament. Le replay est consultable : https://youtu.be/GlQ7Pi4R6‑A
[5] Antiqua et nova, titre des § 43 à 48
[6] Bruno Grandjean, Ce que l’IA change en entreprise, revue Responsables, novembre 2025
[7] Voir Antiqua et nova § 116. Maryvonne Caillaud d’ATD Quart Monde, lors d’une rencontre nationale des accompagnateurs spirituels d’Eccleria, invitait chacun à être attentif au « quart » le plus pauvre, le plus faible de tout groupe humain, y compris dans un univers professionnel apparemment préservé.
[8] Déborah Salmon, étudiante à l’Ircom, entretiens de Valpré 2025
[9] Gaudium et Spes
[10] Cédric Villani, entretiens de Valpré 2025
[11] David Marmo, entretiens de Valpré 2025
[12] Antiqua et nova § 56. Voir aussi § 57
[13] Eric Charmetant, Ce que l’intelligence artificielle fait à notre intelligence, Christus n° 289 de janvier 2026
[14] Cécile Renouard, Semaines Sociales de France 2025
[15] Gaudium et spes, cité dans Antiqua et nova § 36


