Jacques Nieuviarts

Exégète assomptionniste, chroniqueur et auteur de plusieurs ouvrages.

Jacques Nieuviarts a notamment traduit Isaïe dans « La Bible des écrivains, nouvelle traduction », avec Pierre Alféri.

Jacques Nieuviarts

Exégète assomptionniste, chroniqueur et auteur de plusieurs ouvrages.

Publié le : 28/03/2025

10 minutes

regard spirituel

Dans la bible, changer de nom, un projet de Dieu

Toujours lié à l’identité profonde d’un être, le nom signe aussi dans la bible une rencontre avec Dieu. Décryptage de Jacques Nieuviarts, exégète assomptionniste.

Aux commencements, Dieu modela l’homme et la femme, mais encore toutes les bĂŞtes sauvages et les oiseaux du ciel, et les amena Ă  l’homme pour voir comment celui-ci les appellerait : chacun devait porter le nom que l’homme lui aurait donnĂ© (Gn 2,19). Confiance infinie de Dieu. ResponsabilitĂ© de l’homme. CaĂŻn lui-mĂŞme devint un constructeur de ville et il donna Ă  la ville le nom de son fils, HĂ©nok (Gn 4,17). Et de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration, l’on nomma les descendants, souvent en ajoutant le pourquoi reliant le nom Ă  une Ă©tymologie populaire ou traditionnelle. A Babel, fruit d’une folie dĂ©mesurĂ©e, ils se dirent cependant : « Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersĂ©s sur toute la terre ! » (Gn 11,4). Orgueil, car le nom se reçoit mais ne se « fait » pas !

A écouter : la série de podcasts intitulée Nommer dans la bible, un acte créateur

Recevoir un nouveau nom : marque de Dieu et d’une promesse

C’est peut-ĂŞtre d’Abraham qu’il faut parler en tout premier lieu. Il s’appelait Abram au temps de son appel : « mais voici mon alliance avec toi, dit le Seigneur : tu deviendras père d’une multitude de nations ! Et l’on ne t’appellera plus Abram, mais ton nom sera Abraham, car je te fais père d’une multitude de nations. » (Gn 17,4-5). Les linguistes discuteront l’étymologie, le croyant, non. La promesse s’inscrit dans le nom et dans l’histoire.

Il en va de mĂŞme pour Sara. « Dieu dit Ă  Abraham : « Ta femme SaraĂŻ, tu ne l’appelleras plus SaraĂŻ, mais son nom est Sara. Je la bĂ©nirai et mĂŞme je te donnerai d’elle un fils ; je la bĂ©nirai, elle deviendra des nations, et des rois de peuples viendront d’elle. » » (Gn 17,15-16) Le nom de Sara n’est plus marquĂ© du « i » marquant le possessif. Elle est libre. Et en hĂ©breu, elle, comme Abraham, insiste la lecture juive, portent dans leur nouveau nom la lettre « h » que l’on trouve deux fois dans YHWH, le nom de Dieu. Leur nouveau nom porte le signe de Dieu et de sa promesse Ă  l’infini.

Agar elle-mĂŞme, la servante ou l’esclave, sera bĂ©nie : « Je multiplierai tellement ta descendance, qu’on ne pourra pas la compter », dit le Seigneur. Son fils portera le nom de l’exaucement de son cri de dĂ©tresse : IsmaĂ«l « car le Seigneur a entendu ta dĂ©tresse » (Gn 16,10-11). Le fils qu’enfantera Sara recevra le nom d’Isaac. Si le fait est sobrement rapportĂ© (Gn 21,3), le lecteur de la bible sait que ce nom rĂ©sonne – en une Ă©tymologie toujours très libre – du sourire ou du rire du doute de Sara quand les visiteurs du dĂ©sert ont annoncĂ© sa naissance Ă  Abraham au ChĂŞne de MambrĂ© (Gn 18).

Donner un nom aux lieux : reconnaître l’intervention de Dieu

De nombreux lieux portent dans la bible la marque de Dieu et la mémoire de son intervention dans l’histoire. La liste serait longue, dès le livre de la Genèse. Ainsi en particulier lorsqu’Abraham est prêt à sacrifier son fils à Dieu. Il est arrêté net dans son geste, on le sait, par l’ange de Dieu et levant les yeux, il aperçoit un bélier pris par les cornes dans un buisson. Il l’offre alors en holocauste à la place de son fils et donne à ce lieu le nom de « Le Seigneur pourvoit » (Gn 21,13-14).

Lorsque Jacob fuit son frère EsaĂĽ, bivouaquant en chemin, il a durant son sommeil un songe dans lequel il voit une Ă©chelle touchant le ciel, et des anges qui montent et descendent. « En vĂ©ritĂ©, Le Seigneur est en ce lieu et je ne le savais pas ! », s’écrie Jacob Ă  son Ă©veil. « A ce lieu, il donna le nom de BĂ©thel [c’est-Ă -dire maison de Dieu], mais auparavant la ville s’appelait Luz » (Gn 28,16-19). Ce lieu portera la signature de sa rencontre avec Dieu.

De mĂŞme Jacob changera de nom dans son combat avec l’inconnu, dont il dĂ©couvrira Ă  l’aube que c’était l’ange de Dieu. Il ne le lâcherait pas que celui-ci ne l’ait bĂ©ni ! Cette bĂ©nĂ©diction sera accompagnĂ©e ou signĂ©e d’un nouveau nom : « On ne t’appellera plus Jacob, mais IsraĂ«l, car tu as Ă©tĂ© fort contre Dieu et contre les hommes et tu l’as emportĂ© » (Gn 32,28-29 et encore 35,10 !). Si l’étymologie du nom est très libre, elle sera dĂ©sormais dĂ©cisive pour le lecteur de la bible. Le lieu de cette rencontre portera lui aussi la signature de Dieu. Jacob lui donne le nom de Penuel (c’est-Ă -dire Face de Dieu), « car, dit-il, j’ai vu Dieu face Ă  face et j’ai eu la vie sauve » (Gn 32,31). En un autre lieu, il construira des huttes pour son bĂ©tail, et l’on donnera Ă  l’endroit le nom de Sukkot (Gn 33,17). L’histoire des Patriarches marque la terre, en mille lieux qui portent le signe de l’histoire de Dieu.

Le nom, rappel d’une histoire

Jacob donna le nom de Béthel au lieu où Dieu lui avait parlé (Gn 35,15). Lorsque Rachel meurt en couches, elle appelle dans un dernier souffle son fils Ben-Oni (fils de ma douleur), mais son père l’appela Benjamin (le fils de la droite !) (Gn 35,17-18). Inversion du nom, ouverture d’un autre programme de vie.

Lorsque Jacob ou IsraĂ«l bĂ©nit les fils de Joseph, il a de mĂŞme ces mots : « Que l’Ange qui m’a sauvĂ© de tout mal bĂ©nisse ces enfants, que survivent en eux mon nom et le nom de mes ancĂŞtres, Abraham et Isaac, qu’ils croissent et multiplient sur la terre ! » (Gn 48,14-16) Plus que la survivance du nom, c’est la survivance de la promesse et du plan de Dieu sur eux dont il s’agit. Le nom leur est Ă©troitement liĂ©.

Dieu donne aussi son nom, se rendant accessible 

Depuis le buisson ardent, Dieu adresse ces paroles essentielles Ă  MoĂŻse : « YHWH, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob m’a envoyĂ© vers vous. C’est mon nom pour toujours, c’est ainsi que l’on m’invoquera de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration » (Ex 3,15). C’est une rĂ©vĂ©lation essentielle car, dit-il aussi, « Je suis apparu Ă  Abraham, Ă  Isaac et Ă  Jacob comme El ShaddaĂŻ, mais mon nom de YHWH, je ne le leur ai pas fait connaĂ®tre » (Ex 6,3). Ainsi, de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration, l’on pourra nommer Dieu, non d’un nom gĂ©nĂ©rique, mais d’un nom propre, par son nom, ce qui signifie l’ouverture rendue possible d’un dialogue et d’une relation (cf. Ex 33,7-11).

Trois longs chapitres appelleront le peuple Ă  la saintetĂ© Ă  la façon de Dieu. Ce seront de multiples commandements, dont le premier justement n’en est pas un : « Je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage » (Ex 20,2). Ils s’achèvent par ces paroles dans lesquelles revient le Nom de Dieu comme sa prĂ©sence elle-mĂŞme : « Voici que je vais envoyer un ange devant toi, pour qu’il veille sur toi en chemin et te mène au lieu que je t’ai fixĂ©. Ecoute sa voix, ne lui sois pas rebelle, mon Nom est en lui » (Ex 23,20-21). On comprend que dès lors l’on ne fera pas mention « du nom d’autres dieux » (Ex 23,13) !

MoĂŻse demandera encore Ă  Dieu de voir sa face et percevoir clairement sa prĂ©sence Ă  ses cĂ´tĂ©s. Sa prière est pathĂ©tique : « Fais-moi de grâce voir ta gloire. » – « Je ferai passer devant toi toute ma beautĂ© et je prononcerai devant toi le nom de YHWH [et donc sa prĂ©sence elle-mĂŞme]. Je fais grâce Ă  qui je fais grâce et j’ai pitiĂ© de qui j’ai pitiĂ©. Mais tu ne peux pas voir ma face, car l’homme ne peut me voir et vivre.»  (Ex 33,18-20 ; trad. B.J.) Ainsi le nom de YHWH connait-il dans la bible plusieurs traductions, et la rencontre du Seigneur se vit pour MoĂŻse face Ă  face dans le chapitre 33 de l’Exode, et l’instant d’après, ne se fait que dans la distance du mystère. Ainsi parle la bible selon les diverses traditions qui la constituent.

Intimité de la personne et projet de Dieu

Le Nouveau Testament attache la mĂŞme importance au nom. Ainsi lorsque tous veulent appeler Zacharie l’enfant (Jean-Baptiste) qui vient de naĂ®tre. Elisabeth refuse très clairement : « Non, il s’appellera Jean », nom qui est confirmĂ© par Zacharie son père, qui sur le champ retrouve la parole (Lc 1,59-64) !

Marie enfante un fils et l’ange dit en songe à Joseph « tu l’appelleras du nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés » (Mt 1,21). Etonnamment, cela accomplit l’oracle d’Isaïe (7,14) : « Voici que la vierge concevra et enfantera un fils, et on l’appellera du nom d’Emmanuel, ce qui se traduit : “Dieu avec nous” » (Mt 1,22–23). Des paroles qui confirment pour Matthieu l’identité de Jésus. Pour Matthieu, les deux noms de Jésus et Emmanuel n’en font qu’un !

Et JĂ©sus apprendra Ă  ses disciples Ă  partager sa prière, dont les premiers mots rĂ©sonnent particulièrement dĂ©sormais : « Vous donc, priez ainsi : Notre Père qui es dans les cieux, que ton Nom soit sanctifié… » (Mt 6,9). Qu’ainsi son ĂŞtre tout entier se rĂ©vèle en tous, comme JĂ©sus le dit dans la grande prière qui prĂ©cède la Passion : « J’ai manifestĂ© ton nom aux hommes, que tu as tirĂ©s du monde pour me les donner. Ils Ă©taient Ă  toi et tu me les as donnĂ©s et ils ont gardĂ© ta parole » (Jn 17,6). Le grand prĂŞtre demandera aussi aux apĂ´tres « par quel pouvoir ou par quel nom » ils ont guĂ©ri l’infirme de la Belle Porte du temple (Ac 4,7). Lui et ceux qui l’entourent le pressentent : le nom, c’est la prĂ©sence de Dieu en eux et celle du Christ qu’ils annoncent.

Des noms qui tracent un chemin

Lorsque JĂ©sus institue les Douze, il donne Ă  Simon le nom de Pierre (Mc 3,16), fondation pour l’Eglise (Mt 16,18). A Jacques et Jean, le nom de Boanergès, c’est-Ă -dire fils du tonnerre (Mc 3,17 ; cf. Lc 9,54). Saul est Ă©galement appelĂ© Paul sans qu’en soit prĂ©cisĂ©e la raison (Ac 13,9).

Peut-ĂŞtre faut-il achever ce trop rapide parcours dans la bible par ce magnifique passage de l’Apocalypse, dès le chapitre 2 : « celui qui a des oreilles, qu’il entende ce que l’Esprit dit aux Eglises : au vainqueur, je donnerai de la manne cachĂ©e et je lui donnerai aussi un caillou blanc, un caillou portant gravĂ© un nom nouveau que nul ne connaĂ®t, hormis celui qui le reçoit » (Ap 2,17).

Ainsi en est-il de tout nom nouveau amoureusement donné !

 

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