Publié le : 20/02/2026

3 minutes

vu

Hamnet

Film américain et britannique (2h05)

Chloé Zhao

Au cœur d’une forêt dense, une jeune femme dort dans le creux d’un arbre comme dans le ventre de sa mère. En raison de son lien fusionnel avec la nature, il se murmure autour d’Agnès (Jessie Buckley) qu’elle est un peu sorcière. Sa force vive et son attraction irrésistiblement tellurique séduisent un jeune homme, William (Paul Mescal), dont le propre esprit vagabonde vers les beautés aériennes de l’imaginaire. Hamnet débute dans cette atmosphère de conte où l’amour absolu semble triompher des embûches de la vie pour unir une fille de la terre à un fils de l’esprit. L’enchantement se teinte cependant d’une ombre fantomatique, le spectateur se trouvant averti avant que la rencontre des parents n’advienne à l’écran – à l’instar du livre dont il est adapté – que le petit garçon qui donne son titre aux deux œuvres connaîtra un sort funeste.

« Aucun artiste, aucun écrivain ne donnerait de façon désinvolte à une pièce le nom de son fils mort. C’est là que j’ai commencé », explique Maggie O’Farrell pour raconter les origines de son magnifique roman éponyme (2020 ; Belfond, 2021). En Chloé Zhao, l’écrivaine a trouvé une alliée idéale pour adapter la tragédie du petit Hamnet, qui inspira à son père, William Shakespeare, l’une de ses pièces légendaires. Tout en finesse et érudition, la réalisatrice fusionne les univers du poète et du roman. L’écriture lyrique de O’Farrell se transforme en images romantiques et menaçantes, la nature se dotant d’atours quasi surnaturels, caractéristiques des pièces du Barde. Agnès demeure le cœur et l’âme du récit, elle qui reste à la campagne élever ses enfants pendant que son époux rencontre le succès dans la ville grise et lointaine. Fascinée par son naturalisme, la réalisatrice reste au plus près du visage de son interprète, Jessie Buckley, dont le jeu d’une sincérité brute livre, entre autres, une scène d’accouchement d’anthologie. Paul Mescal impose son dynamisme enfantin et sa virilité tranquille dans son interprétation de William Shakespeare en être entier, père aimant aux gestes tendres, le corps habité et agité par ses poussées créatrices. L’humanité profonde de l’œuvre du poète culmine dans la dernière partie du film. Chloé Zhao le met alors au centre de la scène pour livrer une relecture saisissante d’Hamlet. Sur les planches du Globe Theater à Londres, la cinéaste transplante l’univers qu’elle a habilement déployé au fil de son récit – la nature hantée, les combats d’épée, les jeux de travestissement, l’amour blessé, les morts tragiques, tous emblématiques de l’œuvre shakespearienne. Dans les vers du poète que l’acteur s’approprie avec une intériorité déchirante, se fait entendre l’expérience indicible et intime du deuil. La puissance de l’écriture surgit et le pouvoir réparateur de l’art s’impose : la tragédie d’Hamnet transcende les douleurs individuelles de ces parents orphelins de fils pour enfin les apaiser, en faisant pleurer au monde entier la perte de leur enfant.

Elsa Colombani

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