Vincent Dermy

Membre d’Eccleria. Consultant, formateur et conférencier en IA et gestion de projet

Vincent Dermy

Membre d’Eccleria. Consultant, formateur et conférencier en IA et gestion de projet

Publié le : 27/02/2026

9 minutes

point de vue

Dix bonnes raisons pour les entreprises de s’intéresser à l’IA

L’IA s’impose comme un levier potentiellement très puissant pour les entreprises, entre innovation et souveraineté. De l’enjeu stratégique à l’impact humain, Vincent Dermy, consultant en IA, nous donne 10 raisons de s’intéresser au sujet.

L’intelligence artificielle s’invite désormais dans toutes les entreprises, quels que soient leur taille ou leur secteur. S’y intéresser n’est ni un effet de mode ni une injonction technologique, mais une question de responsabilité stratégique, économique et humaine. Son adoption doit allier analyse des gains potentiels, sécurisation, transparence et montée en compétences. Voici dix bonnes raisons pour une entreprise d’aborder l’IA avec lucidité, méthode et sens humain.

1. Ne pas rater le train … et ne pas monter dans le mauvais

La première raison est stratégique : ignorer l’IA, c’est prendre le risque de rater le train de la révolution technologique et de se faire potentiellement distancer par les concurrents. Les investissements pharaoniques, les capitalisations boursières exponentielles, les promesses de gains d’efficacité mirifiques, l’apparition de logo « IA » dans la plupart des applications web /mobiles professionnelles (et personnelles) et les menaces « collapsatiques » sur certaines activités et métiers (de cols blancs) incitent à ouvrir l’œil. Mon secteur, mon entreprise, mon métier, mon job est-il menacé ? Quelles opportunités réelles en attendre ?

Après une période d’euphorie où très peu de projets IA ont tenu leur promesses [1], l’intérêt se maintient mais la période est désormais au pragmatisme et à des projets moins révolutionnaires, aux indicateurs clairs et aux résultats mesurés. La bonne question n’est pas « faut-il y aller ? » mais « pour quelle(s) partie(s) de mon activité cela est-il pertinent ? ».

2. In D Trump we — do not — trust

La tentation de détourner cette devise des Etats-Unis est grande tant la domination des acteurs technologiques américains (Gemini, Chat GPT, Perplexity, …) et les inquiétantes manœuvres du gouvernement américain posent des questions de souveraineté et de sécurité, sans parler de la non-conformité aux réglementations européennes (RGPD, IA Act).

L’IA est devenue un enjeu de souveraineté économique et stratégique, national et européen. De plus en plus d’organisations publiques et privées (France Travail, SNCF, Arte, CMA CGM,…) privilégient des solutions d’IA développées ou hébergées en Europe (Le Chat/Mistral), voire internalisées, afin de mieux maîtriser leurs données et limiter l’impact des incertitudes liées aux politiques internationales. Plus pragmatiquement la question que doit se poser un dirigeant est de savoir quels sont les risques si les informations que met son entreprise dans une IA tombent dans les mains d’un acteur extérieur.

3. Sécuriser les usages : la menace fantôme

L’IA est déjà présente dans l’entreprise à son corps défendant. Hallucinations des outils grand public gratuits, sources plus ou moins fiables, fuite de données sensibles, décisions non contrôlées : l’utilisation clandestine d’IA générative au travail — le « Shadow AI » — constitue un risque réel que les entreprises tentent dans un premier temps de circonscrire en bloquant les accès web aux IA ou via des Chartes IA listant risques et interdits.

Certaines limites se contournent néanmoins. Il est donc préférable, au-delà de la sensibilisation, d’apprendre à utiliser l’IA, une IA sécurisée, entrainée (sans hallucination), tournant sur des données vérifiées et sans risque de fuite ou d’importation d’erreurs.

4. Du bon usage de l’« Ipersonicus Assistantus » et du super coach

La première utilisation de l’IA est celle d’un assistant travaillant à une vitesse… hypersonique. Il peut vous faire gagner du temps en lui confiant des tâches chronophages, répétitives, que vous aimeriez bien confier à un stagiaire (recherche d’informations, synthèse, compte-rendu, etc.). Mais cela exige une supervision humaine qui ne se laisse pas impressionner par les réponses hyper léchées (l’effet « Waouh ») : les suggestions d’une IA doivent toujours être vérifiées, critiquées. Sans cette vigilance, outre le risque d’erreur, le risque de perte de compétence grandit car certaines habiletés — analyse, écriture, esprit critique, regard technique — peuvent s’émousser.

Utilisée comme consultant, expert ou professeur, l’IA peut aussi accroître vos compétences : formations individualisées, critique et amélioration de vos propres idées ou productions peuvent vous amener à réfléchir un pas plus loin, vous « tirer vers le haut ».

Pour en tirer le meilleur parti, il faut donc combiner apprentissage (technique — parfois non intuitive — de « prompter », c’est à dire interroger l’IA), réflexion sur ses pratiques et utilisation raisonnée des outils. La vraie question demeure humaine : qu’acceptons-nous de déléguer, quels contrôles devons-nous garder, comment l’IA peut-elle nous aider à progresser ?

5. De la nécessaire transparence : attrapé par la patrouille australienne !

Puisque tout le monde se met peu ou prou à l’IA, le manageur a raison de se demander si ses sous-traitants ou prestataires en font un bon usage, que ce soit dans les données échangées avec eux ou dans les services rendus.

Le cabinet Deloitte Australie a dû confesser l’an dernier avoir utilisé sans supervision suffisante une IAG pour rédiger les 237 pages de leur rapport d’audit du dispositif australien d’aides sociales, rapport contenant des erreurs manifestes dont des références totalement inventées. Confesser et… rembourser 25% du montant du contrat initial (cas rare dans ce secteur).

La confiance se construit aussi par la rigueur des processus (notamment les certifications) et la transparence.

6. IA et télétravail, même combat ?

S’intéresser à l’IA, c’est aussi envoyer un signal : celui d’une entreprise moderne, innovante et capable de maîtriser les transformations technologiques. Un bon point pour la « marque employeur » afin d’attirer les bons profils, comme proposer du télétravail. Pour certains métiers, ne pas proposer une IA performante (voire restreindre l’usage de l’IA !) peut faire fuir les jeunes diplômés rodés à son utilisation durant leurs études.

C’est la question que se posent par exemple les cabinets d’avocats ou les directions juridiques (activité avec un temps important consacré à la recherche d’information et à l’analyse) : est-il indispensable de payer une IA spécialisée en droit, et parfois remettre en cause les modes de travail établis, afin d’attirer les talents ?

7. Anticiper les transformations sectorielles : tu ne seras pas codeur mon fils !

L’IA redéfinit complètement certains métiers. C’est le cas par exemple du métier de développeur : il ne s’agit plus seulement d’écrire du code informatique (puisqu’on peut écrire des programmes en langage naturel sans connaître le langage informatique) mais d’orchestrer des « agents » IA capables d’écrire du code et même de corriger votre propre code, beaucoup plus rapidement qu’un humain. Une mutation comparable à la disparition des dactylos à la suite de l’arrivée de la bureautique, quand les salariés ont dû apprendre à utiliser Word sur un PC… mais à une vitesse bien plus élevée.

Cette redéfinition s’accompagne de la nécessité pour les managers et les RH d’accompagner le changement, notamment pour les salariés dont la fierté, la « zone de confort » professionnelle, est justement de « faire » et non de « faire faire ».

8. Ces activités où l’IA marche …

Si l’IA peut faire gagner du temps dans beaucoup de situations professionnelles, à ce jour, toutes les activités ne sont pas structurellement transformées par l’IA. Parmi elles, le marketing, la vente et le service client. L’efficacité et les indicateurs de performance interne sont améliorés par des process « augmentés » à l’IA : analyse et enrichissement de données clients, ciblage, qualification de prospects, personnalisation des offres, interaction en ligne (« chatbots ») avec disponibilité 24/7. Best Western a ainsi amélioré de 100% le taux de conversion pour les réservations en ligne et baissé de 50% le taux de « non-réponse » de son chatbot client, et ce sans impact significatif sur l’emploi dans ses structures.

9. … et les services à réinventer

En revanche, le traitement des emails clients et les « chatbots » — petit personnage en bas à droite de l’écran qui vous demande s’il peut vous aider — gérés avec des « agents » IA commencent à remplacer le traitement manuel effectué dans des centres de services dédiés. C’est le cas notamment en Afrique francophone où sont employés des armées de « low skills people », effectuant un travail automatisable avec l’IA : process suivant des règles stables, se basant sur des données numériques structurées, nécessitant peu de jugement humain et supportant un contrôle a posteriori plutôt qu’en temps réel. Cette activité est appelée à disparaître sauf à évoluer (via des montées en compétences) vers, par exemple, des services à plus forte valeur ajoutée : supervision d’agents IA, services clients premium peu ou pas automatisés, contrôle de process, nouveaux services plus spécialisés,etc.

10. Etes-vous « IA augmenté » ?

Face à l’essor de l’IA, préserver l’employabilité devient un enjeu majeur, surtout pour les salariés expérimentés qui ne sont ni génération Y, ni génération Z. Plutôt que de subir la technologie, il convient de l’apprivoiser. Les entreprises, et en premier lieu les RH, ont un rôle clé à jouer : sensibilisation (démystification, risques, opportunités), formation (« l’art du prompt » devient une compétence utile voire indispensable), mentorat croisé entre générations, partage de bonnes pratiques, etc.

Cultiver la curiosité, se former, oser tester de nouveaux outils et partager ses savoirs sont de bons moyens pour éviter d’être « décroché ». L’employabilité repose sur une alliance : la maturité de l’humain et l’agilité du numérique.

L’enjeu est double : transformer les métiers sans sacrifier l’humain, et faire de la technologie un allié au service de la performance et de l’employabilité. À nous d’en faire une opportunité, et non une menace.

***

[1] Etude du MIT d’août 2025

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