Marc Rastoin

Jésuite, docteur en théologie biblique, spécialiste de saint Paul

Marc Rastoin

Jésuite, docteur en théologie biblique, spécialiste de saint Paul

Publié le : 11/07/2021

7 minutes

regard spirituel

À l’école de Jésus et de Paul, manageurs

Que peut nous dire la vie d’un jeune leader juif galiléen d’il y a deux mille ans sur nos pratiques managériales contemporaines ? Pour éclairer la réflexion, Marc Rastoin s’appuie sur deux moments significatifs : la façon dont Jésus a structuré son mouvement et celle dont Paul l’a étendu dans l’Empire romain.

Jésus a clairement été un homme charismatique à tous points de vue, combinant des dons de thaumaturge avec des qualités d’enseignant et de débatteur. Or, ce qui frappe, c’est qu’il n’a pas voulu être seul. Il a très vite choisi d’associer des compagnons à sa mission. On retient souvent, à juste titre, qu’ils étaient douze afin de bien signifier que Jésus s’adressait à tout le peuple d’Israël dans l’unité de ses douze tribus. Et c’est vrai.

On observe moins qu’il n’a pas choisi des gens de son milieu, de sa famille ou de son enfance, des gens de la campagne de Nazareth. Il a choisi des patrons pêcheurs des bords du lac, un collecteur d’impôts ou un ancien rebelle. Des hommes qui, sans appartenir à l’élite très restreinte du temps, faisaient partie des entrepreneurs, des hommes ayant une éducation et connaissant le prix du risque. Il les a choyés, les formant longuement à l’écart, leur demandant leur avis et nouant avec eux une relation très étroite. Alors même qu’ils semblent souvent ne pas être en mesure de le comprendre et, a fortiori, de le suivre.

Jésus, un formateur plein d’attention

Lorsqu’il les envoie en mission, et peu d’exégètes mettent en doute que ce soit une réalité historique, il leur demande de faire exactement comme lui. Il les habilite, les autorise et les encourage à faire comme lui. “Qui vous accueille m’accueille ; et qui m’accueille accueille Celui qui m’a envoyé” (Mt 10,40). Nous n’avons pas trace d’une telle délégation d’autorité chez les disciples de Jean. Le fait même qu’une fraternité vécue pendant deux ou trois ans ait pu durer aussi fermement par la suite témoigne de l’intensité de la relation de confiance bâtie par Jésus. La chose est d’autant plus remarquable que Jésus est clairement le maître, le leader doté d’une autorité incontestable et demandant une loyauté absolue.

Jésus a choyé ses compagnons de mission, les formant longuement à l’écart, leur demandant leur avis et nouant avec eux une relation très étroite

Jésus sait néanmoins la radicalité du challenge qu’il propose et il est capable d’une grande délicatesse lorsqu’il perçoit l’incompréhension dans le noyau de ses plus proches. C’est ainsi, alors qu’il saisit bien leur réticence devant sa décision de monter à Jérusalem, risquant de fait sa vie, qu’il décide de les associer à ce mouvement : “Jésus prit à part les Douze disciples et, en chemin, il leur dit : ‘Voici que nous montons à Jérusalem’” en mettant en valeur un ‘nous’ qui cache bien mal un ‘je’ mais qui le cache par tendresse envers eux. À la veille de sa mort, il pose un geste destiné à assurer la transmission fidèle de sa mémoire : “Faites ceci en mémoire de moi” (Lc 22,19). La conscience unique qu’il avait de son rapport au Père ne l’empêchait pas de souhaiter que tous entrent dans cette relation et il a tout fait pour que son mouvement perdure grâce à des rituels et des paroles fidèlement transmises.

Paul, un leader animateur de réseaux

On imagine souvent Paul comme un intellectuel alors qu’il fut avant tout un pasteur, un fondateur de communautés et surtout l’animateur d’un formidable réseau missionnaire. Et cela fut rendu possible par un fort sens de l’amitié. Paul était au centre d’un réseau de plusieurs centaines de personnes dont nous connaissons environ quatre-vingts noms, ce qui est exceptionnel pour l’époque. Dans les communautés pauliniennes, tout le monde a sa place et sa mission. Il y a des ‘apôtres’ et des ‘docteurs’ certes, mais tous participent à l’animation de la mission, couples mariés et célibataires, riches et pauvres, hommes et femmes, ignorants ou éduqués, citoyens romains ou non.

Dans son ministère d’apôtre, Paul a été un homme de réseau, d’amitié et de communion. Pas d’évangélisation sans collaborations et sans amitiés

Le christianisme paulinien est un mouvement qui unit forte ferveur religieuse et ouverture, exigence morale et souplesse, appel à la conversion et emploi des meilleurs moyens de la culture de son temps pour s’organiser (rhétorique, lettres, maisonnées, collectes d’argent, réseaux de communication, etc.).

Dans son ministère d’apôtre, Paul a été un homme de réseau mais aussi d’amitié et de communion. Pas d’évangélisation sans collaborations et sans amitiés. Ses équipes apostoliques ont beaucoup compté pour lui. Cet homme absorbé en Dieu n’était jamais seul et a suscité des amitiés extraordinaires qui ont résisté au temps, avec des amis — collaborateurs — fils spirituels, qui ont tenu à prolonger son œuvre et à conserver vive sa mémoire. Paul a aussi valorisé la collaboration de ses ‘fils dans l’apostolat’: “C’est pour cela que je vous ai envoyé Timothée, qui est mon enfant bien-aimé et fidèle dans le Seigneur ; il vous rappellera les voies que je trace dans le Christ Jésus” (1 Co 4,17). Il s’est adjoint des jeunes, des hommes de la seconde génération, et il les a envoyés à son tour. Non pas comme de simples exécutants de ses décisions mais comme des apôtres de plein droit. Il a eu une extraordinaire capacité de ce que les Anglophones appellent l’empowerment, mot sans réel équivalent français. Il a exalté leurs qualités et leurs capacités. Il les a dynamisés. Il a fait leur éloge avec feu : “grâce soit rendue à Dieu qui a mis au cœur de Tite le même zèle pour vous [que moi]. […] Tite, c’est mon compagnon et mon collaborateur auprès de vous ; nos frères, ce sont les délégués des Églises, la gloire du Christ” (2 Co 8,16–18.23–24). Être en mission est un travail d’équipe, un passage incessant de relais.

Comme Jésus, Paul avait cette qualité rare de faire confiance à ses collaborateurs, de faire leur éloge publiquement et de leur déléguer des responsabilités importantes. Il avait ce don de l’“empowerment”, ce don de faire grandir et de valoriser ceux avec qui il travaillait.

Ainsi, Jésus comme Paul ont été des hommes capables d’en entraîner d’autres, par le rayonnement de leur charisme personnel certes, mais surtout par la grande confiance qu’ils ont placée dans les collaborateurs qu’ils avait choisis, formés et aux-quels ils ont donné toute autorité. Le verbe ‘to empower’ trouve en eux le modèle parfait. Il montre la force de la confiance. Transformer ses collaborateurs en frères et en fils sans se payer de mots. Jésus comme Paul ne se sont pas contentés de déléguer largement pouvoir et responsabilités. Ils ont publiquement, et de façon répétée, fait l’éloge de leurs collaborateurs. “Amen, amen, je vous le dis : celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes” (Jn 14,12).

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Paul recrute des collaborateurs pour sa mission (1 Co 16,15–18) :
Frères, voici encore une exhortation : vous savez que Stéphanas et les gens de sa maison ont été dans votre province les premiers à croire, et se sont engagés au service des fidèles ; à votre tour, soyez soumis à de tels hommes et à tous ceux qui collaborent et peinent avec eux. Je suis heureux de la présence de Stéphanas, de Fortunatus et d’Akhaïcos, eux qui ont suppléé à votre absence ; en effet, ils ont tranquillisé mon esprit et le vôtre. Sachez donc apprécier de tels hommes”.

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